Un Web dédié transitions : greenwashing ou possible projet ?

Pour contribuer à l’invention d’un Internet dédié transitions, ce premier article revient sur un chemin commencé voici plus de 20 ans. Nombre de signes faibles montraient déjà les limites d’un Web 2.0 fonctionnant, ici, comme des régies publicitaires, là, comme des solutions de contrôle. Malgré quelques petits succès, mon ambitieux voyage, trop sans doute, a globalement échoué. Je n’ai pas trouvé la destination. L’un des buts de cette série d’articles consiste donc à partager les étapes du périple pour tenter d’expliquer ces échecs. D’autres inventeront, j’en suis sûr, les bonnes solutions. Peut-être que ces lignes les aideront ; peut-être pas ; peut-être arrivera-t-on à la conclusion que ce projet de Web dédié transition n’est qu’utopie. L’avenir le dira. Mon projet se fonde en tout cas sur une conviction de plus en plus partagée : le Web dominant d’aujourd’hui n’est pas disruptif ; il s’avère même de moins en moins réellement innovant. Il renforce au contraire les modèles du monde d’hier dont chacun mesure les impasses. Il faut donc inventer l’Internet des bifurcations que la situation exige. Ce premier article, en mode introduction, résume cette conviction personnelle.

Le Web d’aujourd’hui est celui du monde d’hier

Comme beaucoup, au tournant du siècle dernier, j’ai plongé avec délectation dans ces univers digitaux supposés agiles et disruptifs. L’utopie de l’Internet était en effet révolutionnaire. Nous rêvions d’un monde avec moins d’aspérités qui permettrait de n’importe où, pour n’importe qui ou presque, de tisser des liens, de partager de la connaissance et de développer ses projets. Nous sommes nombreux à avoir misé sur ce monde redistribué ; nous sommes sans doute presque aussi nombreux à en avoir rapidement observé les limites. Hyperlocalisation des compétences dans quelques valleys non européennes, omnipotence des algorithmes et des grandes plateformes, fake news et manipulations, l’utopie première de l’Internet n’a pas résisté longtemps. Oligopolistiques, fondées sur des modèles publicitaires et sur l’éphémère égotique des réseaux sociaux, les stratégies dominantes de la toile illustrent ces temps anciens où l’on faisait semblant de croire à des ressources planétaires inépuisables et à un individualisme forcené. Laurence Monnoyer (2017) a raison de souligner à quel point le numérique fait largement l’impasse sur les conditions de sa possible existence. « Il y a quelque chose de surprenant dans cette industrie qui « disrupte » nombre de pratiques et de modèles, tout en s’inscrivant en profondeur dans une culture productiviste et prédatrice de l’environnement typique du siècle passé. » Le Web d’aujourd’hui n’est donc pas la solution ; il représente même à bien des égards un obstacle pour pouvoir l’inventer. C’est donc à un projet différent que je me suis attelé grâce aux temps de recherche que l’Université française me laisse.

Peut-on inventer un Internet des vrais changements ?

Le livre blanc « Numérique et Environnement », publié en 2018 par plusieurs organisations, résume l’une des finalités du projet. « La transition écologique est un horizon incontournable, un but à atteindre, mais son chemin peine à se dessiner. La transition numérique est l’une des grandes forces transformatrices de notre époque, mais elle ne poursuit pas d’objectif particulier… L’enjeu, aujourd’hui, est de mettre la transition numérique au service de la transition écologique. La convergence de ces deux transitions n’est pas seulement nécessaire pour accélérer la transition écologique, c’est aussi une opportunité pour faire des acteurs du numérique des piliers incontournables de l’économie de demain, sobre en ressources. » Utopie ? Véritable projet ?

Pour tenter d’avancer, il ne sera pas question ici de reprendre les indispensables pistes pour tendre vers un numérique plus « responsable », au sens des nombreux ouvrages déjà proposés à ce sujet (Vidalenc 2019, Courboulay  2021…). Le propos ne consiste pas plus à rattraper quelque retard numérique que ce soit en tentant d’européaniser ou de franciser, par exemple des moteurs de recherche ou des réseaux sociaux. Sans doute est-ce d’ailleurs trop tard ; l’histoire récente confirme en tout cas nos piètres performances dans ces domaines. On ne cherchera donc pas à imiter ce que le marché fait déjà mais à explorer une autre voie.

Le projet politique numérique français, comme d’ailleurs européen, reste à ce sujet encore à écrire. Nous sortons de l’âge du cuivre et des réseaux téléphoniques commutés sans direction, comme ballotés au gré des évolutions algorithmiques des grandes plateformes et emprisonnés par des modèles économiques intenables sur le moyen terme. Loin du numérique d’aujourd’hui, addictif, oligopolistique et cumulatif, si cet Internet de la transition devait exister un jour, il ne servirait en effet ni à consommer toujours plus, ni à promouvoir une frugalité radicale, mais à inventer progressivement un ou des modèles plus apaisés et plus soutenables. En s’inspirant des travaux de Watzlawick (1975), qui opposent faux changements (ça bouge, mais ça ne change pas) et vrais changements (pour sortir de la logique du système), cet Internet ne serait pas celui de la fausse disruption actuelle, mais l’un des moyens pour rendre possible de véritables bifurcations.

Grâce à une entrée numérique, j’ai ainsi tenté de travailler la piste d’une autre croissance. Il n’est bien sûr pas question de reprise ; cette incantation au monde d’avant n’assure pas les conditions minimales d’habitabilité de la planète. La méthode ne consiste pas plus à se fonder sur des récits de type décroissance. Ni passéisme en mode reprise, ni discours décroissant, le chemin esquisse une autre voie ; celle d’une autre manière de croître au sens par exemple de Bruno Latour (2021). Pour lui, « croître » reste un mot magnifique, « c’est le terme même de tout ce qui est engendré, c’est le sens de la vie même ! » La croissance dont il est ici question cherche donc à nous faire grandir en développant de façon progressive, notamment au travers de ressources en lignes, nos qualités intrinsèques pour concilier décarbonation, réduction d’au moins 5% par an de nos émissions personnelles, réinvention des liens entre individus et avec la nature, et plaisir de vivre. C’est donc un récit différent qui guide mes tentatives ; un récit qui, en reprenant l’analyse de D. Treuer (2019), cherche à rendre possible une autre manière d’envisager l’avenir. « Je n’arrive pas, dit-il, à me débarrasser de l’idée que la manière dont nous racontons notre réalité façonne cette même réalité : la manière de raconter crée le monde. » C’est cette autre croissance que nous recherchions déjà dans un ouvrage précédent consacré au développement numérique des territoires (Jambes, 2012). C’est elle qui anime les expériences depuis cette date. Comment ? Ce sera l’objet du prochain article.

Références des ouvrages cités

Courbolay V. (2021), Vers un numérique responsable, Actes Sud.

Iddri, FING, WWF France, GreenIT.fr (2018). Livre blanc Numérique et Environnement

Jambes JP (2012), Territoires et numérique, les clés d’une nouvelle croissance. Ed Pins à Crochets.

Latour B, (2021), L’écologie c’est la nouvelle lutte des classes. Interview dans Le Monde du 10 décembre 2021.

Monnoyer-Smith, L. (2017). Transition numérique et transition écologique. Annales des Mines – Responsabilité et environnement, 3(3), 5-7. https://doi.org/10.3917/re1.087.0005

Treuer D. (2019), The heartbreack of Wounded Knee, Albin Michel.

Vidalenc E. (2019) Pour une écologie numérique Ed. Les petits matins.

Watzlawick P., Weakland J. et Fisch R. (1975), Changements, Points Seuil.

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