Ré-investir dans l’investissement Public en commençant par la formation ?

Aménagement numérique, Jean-Pierre Jambes

Faute de stratégies numériques à la mesure des bouleversements en cours, faute de solutions mutualisées, faute parfois de moyens, l’Etat et les Collectivités Territoriales pourraient être les grands perdants de la transition numérique. Avec elles, ce sont d’ailleurs des milliers de petites entreprises qui sont en train de passer à côté de ce virage déterminant. Certains s’en réjouissent estimant que les grandes plateformes feront mieux et plus vite. Beaucoup ne s’en préoccupent guère et distillent allègrement leurs datas au profit de ceux qui savent en faire commerce. D’autres, j’en fais partie, observent de quelles manières nous avançons vers le monde des plateformes de la Silicon Valley. Mais cette dernière fait-elle solution en France ? N’est-il pas urgent de réinvestir dans l’investissement public numérique ? J’en suis persuadé. Au risque donc d’aller contre les tenants de la religion du tout marché et du big is beautiful, quelques lignes pour expliquer ma position.

Face à de grandes plateformes dont certaines, à l’instar de Facebook ou de Google, constituent des objets à dimension de plus en plus politique, les gouvernements européens, nationaux et locaux abandonnent chaque jour davantage des positions clés. Identités, leviers d’interactions sociales, maitrise des data produites localement, contrôle des infrastructures d’accès à l’Internet, ces batailles, perdues ou presque, les unes après les autres, construisent pourtant le monde qui émerge.

Les vainqueurs d’aujourd’hui proposent un modèle post-territorial, peut-être même post salarial, fondé davantage sur l’exploitation des données à des fins commerciales que sur les systèmes de gouvernance que nous connaissons aujourd’hui. En avons-nous, et nos représentants politiques avec nous, suffisamment conscience ?

Vers une société post-territoriale et post-salariale ?

Si l’on en croit deux récents articles, ce n’est sans doute pas le cas. Pour Nicolas Colin tout d’abord, dans un récent article du Figaro, « le discours des élites au sujet du numérique est teinté de peur et de rejet. Nous en payons le prix aujourd’hui ». Et de décrire des exemples qui montreraient que l’on reste trop encore sur un mode défensif qui nous empêche de travailler les nouvelles opportunités qui se créent.

C’est en substance aussi ce que pense aussi Jean-David Chamboredon, Co-président de l’association d’entrepreneurs et d’investisseurs France Digitale. Dans cette interview, il dénonce un conservatisme qui revient pour lui à mettre une digue plutôt que de vouloir surfer. La formule me paraît faire mouche. JD Chamboredon demande donc que la transformation numérique devienne un sujet majeur de la campagne politique.  Les questions qu’ils soulèvent sont en effet des sujets de fond. Deux exemples.

  • « Que va-t-il arriver aux gens qui travaillent ? Dans moins de 5 ans un robot fera le boulot d’une personne qui aujourd’hui prend des dossiers, coche des cases et les met dans des bannettes. Qu’arrivera-t-il alors à cette personne? »
  • « Comment faire pour que la nouvelle génération soit prête pour ce nouveau monde ? Si l’éducation ne change pas, les diplômés qu’elle produira seront en décalage avec le monde du travail dans lequel ils arriveront. La seule qualité d’un étudiant est finalement sa capacité à apprendre, et non une somme de savoirs qui l’accroche au XXe siècle, le projette dans le passé. » L’argument parle à l’universitaire que je suis et qui constate tous les jours à quels points trop de filles et de fils de classe moyenne de nos universités passent à côté de la transition numérique…

Le numérique, un projet politique oublié des politiques ?

On pourrait ainsi à loisir multiplier les citations, les publications ou les exemples qui confirment que ce nous écrivions, dès la fin 2013 dans cet article : le numérique est d’abord un projet politique. Mais un projet politique visiblement encore trop oublié des politiques…

Mais, après tout, peut-on faire sans eux ? La plateformisation actuelle de l’Internet représente-t-elle une alternative crédible ? Peut-on raisonnablement miser par exemple sur une intelligence artificielle balbutiante de Facebook qui censure l’origine du monde ? D’évidence, non…  Entre inerties politiques et impasses numériques, la crise actuelle est bien celle de sociétés qui cherchent un nouveau modèle. Il faudra du temps pour l’inventer, plusieurs dizaines d’années sans doute. Raison de plus pour commencer immédiatement.

Comment ? D’abord en repolitisant les programmes numériques publics. Ensuite en reprenant ces projets sous l’angle des questions de fond : quel est le sens de la révolution numérique en cours ? Pourquoi et comment agir numériquement dans les instances publiques ? Quel sera le rôle des élus demain ? Comment se donner les moyens d’agir, d’anticiper, de préparer le coup d’après ?  Quels sont les effets prioritaires à cibler dans les investissements publics numériques ?

Peut-on par exemple encore raisonnablement affirmer que le seul effet ou retour sur investissement à cibler dans les RIP consiste à permettre à tous d’accéder à l’Internet dans de bonnes conditions ? Disposer de très haut débit pour faire le jeu de Facebook ou pour pouvoir commander plus facilement sur Amazon ? Quitte ensuite à dénoncer, trop tardivement, leurs politiques d’optimisation fiscale, la concurrence déloyale, ou encore le net-prolétariat qui émerge ? Est-ce une utilisation efficace de l’argent public ?

Je suis de plus en plus persuadé que les RIP 2 fondés sur ces seuls modèles seront des échecs civilisationnels. J’espère sincèrement me tromper…

Appel aux aménageurs numériques pour repolitiser les projets numériques publics

Mais, à minima, que l’on me permette d’en appeler aux aménageurs numériques, publics et privés d’ailleurs, pour que l’on envisage une autre voie. Une voie qui consisterait, avant toute décision lourde, à prendre le temps, une journée suffit, pour d’abord s’interroger sur le sens des investissements et des politiques publiques numériques.

C’est ce que j’ai eu le privilège de tester et de réaliser dans nombre de Collectivités Territoriales ou de satellites publics. Ateliers de co-design, séances de formation, séminaires, chacun choisira le nom qui lui convient mais, de grâce, posez-vous avant tout la question du pourquoi avant de penser au comment. Le numérique n’est définitivement pas une mécanique technique magique qui va transformer vos territoires. Il n’est que le moyen de refaire, ou pas, société.

13 commentaires sur « Ré-investir dans l’investissement Public en commençant par la formation ? »

  1. (R)Eveiller les consciences. Mettre le doigt là où ça fait mal. Montrer que les autoroutes de l’Information à la Française, si « on » laisse faire, ne seront pas comme les autoroutes pour automobiles…

  2. Questions à poser aux Elus « responsables » (des dossiers « aménagement numérique du territoire) :
    1. Dans la quinzaine de grandes métropoles françaises, l’Autorité de Régulation des Telecoms ARCEP oblige les aménageurs numériques à connecter les logements avec 2 fibres. Dans le reste du pays, l’ARCEP autorise ces mêmes aménageurs à desservir les habitations avec 1 seule fibre. Trouvez-vous cela normal ?
    2. Dans ces grandes métropoles, la Collectivité pourra utiliser la 2ème fibre pour offrir des services publics et des services à la personne : e-Administration, e-Santé, e-tc… Dans le reste du pays, cela sera impossible puisque il n’y a pas de 2ème fibre – la seule fibre installée étant utilisée par l’opérateur télécoms pour le TriplePlay. Trouvez-vous cela normal ?
    3. Les seuls services permis par la réglementation française telle que appliquée dans le Plan France THD sont les services TriplePlay proposés par les Opérateurs Privés. La Collectivité ne peut pas, en l’état actuel des choses, proposer ses propres services autrement que via la box (donc le réseau) de l’opérateur privé, et des opérateurs « non-télécoms » : Assureurs, Banques, Organismes de Formation, ne peuvent pas proposer des services innovants autrement que via le Web ou le Mobile. Comme si, pour rouler sur autoroute, il nous fallait utiliser le véhicule imposé par un seul constructeur, à la vitesse fixée par celui-ci, et en transportant uniquement ce qu’il nous aurait autorisé. Trouvez-vous cette situation normale ?

  3. Faut tout de même le faire : transformer la fibre en un tuyau unique de diffusion sous pression de téléréalité de très grande débilité ou de très grande futilité : THD = TGD +TGF. Pierre YGRIÉ doit se retourner dans son lit en disant : » je ne voulais pas ça ». Le génie de la race, (1) c’est d’intégrer les novations très longtemps après les autres, (2) et les écrouelles Il a fallu 300 et Colbert afin que la France intègre les novations de la Renaissance : ce coup-ci, dans 300 ans,il sera trop tard. La seule sortie reste que nos atouts de 1990 perdurent, sont même améliorés même inutilisés ; pour le moment nous n’avons pris « que » 25 ans de retard sur l’idée de Jean-Pierre. Nous ne sommes pas encore descendu assez bas ; je prévois que, en la matière, lorsque la Mauritanie aura dépassé la France, surviendra une réaction salutaire.

  4. Donc quelques hommes politiques courageux … denrée très rare dans un monde de délices.

  5. A force de retravailler ma petite présentation « Le THD c’est comme la Route », j’ai fini par comprendre un élément fondamental dans la « culture » des élus : Dans l’inconscient collectif de ce début de 21è siècle, une route est un machin sur lequel je peux rouler dans ou sur le véhicule que je veux, à la vitesse que je veux, en transportant ce que je veux ou qui je veux ; alors que il y a seulement 20 ans la ligne télécoms qui arrive chez moi me servait juste à téléphoner…

  6. Bravo pour l’image, Marc … et de croire que les élus sont culturés … même Jules FERRY aurait abandonné l’idée de l’école dans l’an de grâce 2016 … comme il est écrit : »Les pères mangèrent des raisins verts et les dents des enfants ont grincé ». Entre temps, les élus ont imprimé qu’il était possible de laisser une ou plusieurs communes sans téléphone durant deux mois sans indignation notable.
    Tentons une pétition à nos élus à l’occasion de la nouvelle loi montagne : qui s’y colle ?

  7. Peut-être faut-il pousser la métaphore un peu plus loin : »Le THD, c’est comme l’autoroute, mai l’économie de la connaissance, c’est comme l’air que nous respirons. »

  8. Trouver la bonne métaphore THD/Route, pour expliquer clairement et simplement le distinguo FAI / Opérateur Commercial, Infras / services, P2P / PON… Par exemple, on peut dire que Chronopost c’est du PON (distribution point-multipoints) alors qu’un coursier c’est du P2P…

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