Plaidoyer pour la fin d’un aménagement numérique du territoire hors-sol

La longue période électorale est désormais derrière nous. Il est donc enfin possible de relancer les dossiers structurants. Croissance, emplois, efficience des budgets publics, développement durable, les enjeux clés ne manquent pas et, dans ces domaines, l’un des investissements véritablement d’avenir concernent la construction des réseaux numériques de nouvelle génération, notamment en fibre optique. L’ouvrage « Territoires et Numérique, les clés d’une nouvelle croissance » qui paraitra fin août 2012, tente à ce sujet d’expliquer pourquoi les projets d’aménagement numérique doivent désormais sortir de terre et échapper à la confidentialité des seuls usages privés pour prendre aussi toutes leurs places dans la Cité. Quelques lignes pour vous donner envie d’aller plus loin, de prendre le temps de lire et surtout de faire sortir les fibres optiques de l’obscurité de leurs fourreaux.

A-t-on déjà vu, dans les Collectivités Territoriales, délibération aussi structurante mais aussi austère que celles qui concernent les Schéma Directeurs Territoriaux d’Aménagement Numérique? Au sein de ces documents de planification numérique, le lancement d’un réseau fibre optique y est décrit comme un événement aussi important que l’arrivée de l’électricité ou de l’eau courante ; il y est pourtant présenté de telle manière qu’il faut quasiment être technicien confirmé, militant convaincu ou opposant farouche pour parvenir au bout de la lecture.

Plus largement, qui se passionne pour l’analyse comparée des réseaux passifs et des offres de prises activées ? Qui a envie de ferrailler sur l’intérêt de construire une nomenclature technique commune ? Qui prendra les armes pour s’opposer aux récentes décisions en matière d’atténuation du signal sur les fibres optiques? Qui rejoindra les maquis des défenseurs du quadri-fibre sur le dernier mètre ? Ces sujets pourtant clefs ne concernent au mieux que quelques centaines de milliers de personnes.

En revanche, quelle est la proportion des français qui s’interroge sur les solutions de maintien à domicile des personnes âgées ? Qui serait intéressé par une solution augmentant les capacités d’un hôpital de proximité ? Qui ne reste pas interloqué en comparant le déluge justifié de discours sur la nécessité de réduire les émissions de Co2 et l’absence de solutions, pourtant simples, de visio-guichets de services publics ? Des millions d’entres-nous sans aucun doute aujourd’hui ; des dizaines de millions demain si l’on prenait plus de temps à expliquer et à co-désigner ces solutions avec les usagers. Le grand programme très haut débit de 2011 est ainsi : éloquent sur la force des enjeux, silencieux quant à la prise en compte des véritables potentialités de ces réseaux de nouvelle génération.

Sans une forte adhérence du public aux programmes très haut débit, le risque est pourtant grand de se voir à nouveau opposer les supposés infranchissables murs d’investissement ou les doutes quant aux réelles plus-values des solutions très haut débit en regard de l’ADSL, y compris d’ailleurs aux plus hauts des manageurs publics et privés. Tout incite donc à prouver que le premier des signaux à lancer par les pouvoirs publics en faveur d’un nouveau programme très haut débit doit donc s’adresser à tous et non, comme cela reste trop souvent le cas au seul microcosme des télécommunications et de l’Internet.

C’est l’une des convictions que je tente d’examiner dans cet ouvrage. Par-delà les débats sur les économies de BTP dominées par les infrastructures, ce texte explore en effet quelques-unes des pistes qui permettraient de redonner toute leurs places aux usagers, aux services, notamment publics, et aux solutions à même d’apporter de véritables plus-values à tous et partout. Il essaie également de montrer que cette entrée complémentaire des  actuelles « approches infrastructures » serait de nature à donner plus de poids et plus d’impacts aux projets d’aménagement numérique très haut débit.

Aujourd’hui, le très haut débit reste pourtant confiné aux seuls espaces privés. L’allumage des réseaux optiques se fait dans une stratégie quasi confidentielle privatisée par quelques opérateurs de services qui ne proposent finalement que du haut débit amélioré. Et l’on s’étonne de nos pauvres parts de marchés FttH ?

Même les réseaux d’initiative publique des Collectivités Territoriales n’investissent guère les espaces publics. Ils restent invisibles dans la cité. Ils ignorent largement les champs des relations entre pouvoirs publics et usagers. Ils laissent les investisseurs publics en position d’acteurs dominés par des stratégies d’entreprises de services avec lesquelles leurs positions contractuelles demeurent fragiles ou inexistantes. Aucun candélabre pour marquer l’allumage des fibres publiques, pas la moindre fontaine d’informations sur la place de la Cité, pas de véritables changements dans les pratiques des pouvoirs publics, peu d’innovations par-delà le strict univers des télécommunications, pas de véritables dynamiques sociales, les fibres optiques s’allument et rien ne changent ou presque. Ceux qui ont eu la chance de voir les premiers paquets IP arriver sur les premières prises FttH auront-ils eu la même impression que moi en 2004 ? Faute d’innovations services, faute d’applications alors à la mesure des potentialités de ces réseaux, faute de volumes de prises FttX suffisants en France, entre bonheur de voir fonctionner et surprise de ne rien voir vraiment changer, un drôle de sentiment se diffusait dans cette époque de Web encore 1.0. Tout ça pour ça…

Aujourd’hui encore, on évoque des programmes en milliards d’euros mais on ne prépare visiblement aucun véritable bouleversement positif associé. On annonce une révolution mais on ne propose aucun grand soir. Quelque chose ne tourne pas rond dans nos actuelles façons de faire. L’allumage d’une boucle locale fibre optique devrait être une fête inoubliable ; elle se limite presque à une conférence de presse. N’est-il donc pas indispensable, par exemple pour les Collectivités Territoriales de donner plus de visibilité à leurs investissements réseaux ?

Mobiliers urbains intelligents, plates-formes de visio-services, convergences entre réseaux fixes publics et mobiles ou encore, par exemple, smart grid, les possibilités d’actions dans ces domaines donnent pourtant d’ores et déjà les moyens de faire de l’arrivée du très haut débit ce qu’il devrait être, c’est-à-dire un véritable événement qui transforme les façons de vivre, de gérer et de travailler, hors donc du seul cadre des offres strictement télécoms. Mais les réseaux restent toujours affaire de gens sérieux ; technique, droit, communication officielle et budget veillent. Développeurs locaux, urbanistes, artistes, bénévoles associatifs et autres empêcheurs de délibérer en silo sont incités à revenir plus tard. N’est ce pas une erreur ? Ne commet-on pas une faute en pensant que les projets d’aménagement numérique sont avant tout des projets d’ingénieurs. Ils le sont incontestablement mais ils sont tellement plus. Pour retrouver les vraies dimensions politiques de ces chantiers, ne faut-il pas remettre au premier plan, dés les phases de conception, les solutions de gestion de la cité permises par ces réseaux ? Il y a là aussi non seulement matière à plus-values locales mais aussi à création d’emplois et à plus grande efficacité des dépenses publiques.

Parce que les cultures intensives hors sol des offres ADSL d’aujourd’hui, imposées urbi et orbi, ne sont plus que les traces d’un marketing marqué du sceau d’un temps bien plus favorable aux pays usines du monde qu’à nos modèles occidentaux, il est temps de semer aujourd’hui les semences, les redressements productifs ou les fleurs de demain. Territoires et Numérique, je vous dis. Comme ces mauvais élèves punis à copier cent fois ce par quoi ils ont fauté, je l’écris même sur 128 pages. Ne riez pas, j’en connais plein d’autres qui pourraient avoir à le faire mille et une fois. Qui a crié « des noms ? »…