Terroirs numériques

Parlons clair… aujourd’hui, faute de services ad hoc, 100 Mbps symétrique ne sert à rien pour vous comme pour moi. Demain pourtant, ce sera la norme, le mètre étalon de tous ces mâles opérateurs occupés à comparer la longueur de leurs attributs comme je compare les Islay de 10 et 20 ans. Et force est de constater que même à quelques euros de plus, pas mal d’euros de plus, le 20 ans c’est quand même autre chose. J’avais eu la même révélation, voici quasi 25 ans, putain 25 ans, avec le Calvados. J’adore la Normandie. C’est la faute, notamment, au calva, au cidre et au fromage. Peut-être également au goût laiteux des peaux normandes.

Rappelez-vous ces dégustations pas aveugles du tout où progressivement vous remontiez le temps vers des âges qui tangentent le votre… C’est sans doute le seul instant où vieillir c’est du plaisir. Un calva de 50 ans… Pur bonheur. Qui a dit « rien à voir » ? Jeune écervelé. Bien sûr que cela à voir. Calva, Islay, Madiran nous apprend le rapport au temps. Et dans ce monde baroque du web, on manque de rapport au temps, on crève de ne pas relire l’histoire ; on suffoque de ne pas penser le temps long ; bref, on devient con. Et comme disais mon copain Malam, « con ce n’est pas bon ».

Les filles, les gars, Malan, mon vieux directeur banque mondiale à Niamey, a raison. Il faut retrouver le rapport à l’histoire, cultiver les sucres lents et prendre son temps. Le temps par exemple de se demander où sont les terres de mise en culture de l’Internet de demain, le temps de questionner la ville, de lui demander « ô la ville tu as envie d’inventer ou bien ? »…

Et la ville me répondit… pas envie, pas le temps, pas besoin… Et la ville me dit… Pourquoi, comment, à quoi bon ? Les aquoiboniste nous feront devenir chinois si l’on n’y prends pas garde. Coréens plutôt ? Qu’importe… Ils nous feront jacter le british mâtiné de mandarin. Ils inventeront une langue aussi imbuvable que les kiravi que je testais au Nord du Niger, dans ces  terres de rêve où seules les palettes de ce vin là résistait à l’ardeur solaire. Kiravi en plein Ténéré,… Autant l’avouez j’ai préféré le thé. Donc la ville n’a pas envie. Gavée, elle ne croit plus en nos lendemains numériques. Elle se complait dans les plaines mornes du triple play. Elle ne veut pas inventer la vie à 100 mbps. Elle n’a plus faim ?

Pas grave les copains. Ce n’est pas là que l’on a inventé le pain. Le blé se cultive ailleurs, les vaches n’aiment pas les faubourgs et les agneaux n’ont que faire de parigos. On a du donc du pot, on va pouvoir inventer, retrouver le temps de semer, de se tromper, de laisser pousser pour un jour, peut-être récolter. Là bas, au fond des coteaux, dans les plaines, dans les sommets, cachés derrière les clochers, le bonheur est dans les prés ?

Nul ne le sait. Mais rêvons ce soir d’AOC et construisons ces terroirs de qualité où l’on fera pousser le web de demain. Un web sans TF1, un web des gens, des filles et des gars. Ce soir, songe d’une nuit d’hiver face au bleu rosé des Pyrénées, j’ai rêvé d’un rural innovant, de nouveaux services et de réseaux construits aussi par nous. Plongé dans le noir d’une panne de réseau, confiné dans un 3G balbutiant et réfugié sous les dorures ypadesques, j’ai pris le temps de penser terroirs numériques.

Demain gueule de bois ? Non, il fera beau dimanche.

3 commentaires sur « Terroirs numériques »

  1. Que voilà un beau texte de « respiration » car comme le disait Edgar Morin je crois « à force d’oublier l’essentiel pour l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel ! » .Or l’essentiel n’est-il pas pour un homme d’être « connecté » à la nature et aux autres ? Ce « double lien » est aujourd’hui possible sous le ciel de Lozère ( http://websdugevaudan.wordpress.com/projet-pour-la-lozere/ )ou « lou ceu de Pau » 😉

  2. Ce soir, songe d’une nuit d’hiver face au bleu rosé des Pyrénées, j’ai rêvé d’un rural innovant, de nouveaux services et de réseaux construits aussi par nous.

    En méditant sur ce très beau texte (et joyeux surtout), j’ai été entraîné de fil en aiguille à visionner un long entretien avec Peter Lamborn Wilson (Hakim Bey pour les intimes). C’est ici en 6 séquences.

    J’ai découvert à cette occasion que le théoricien des zones d’autonomie temporaire avait quitté le monde urbain et technologique, prétendait ne plus disposer que d’un téléphone fixe et parlait désormais de « Zones d’Autonomie Pastorales » 🙂

    Mon Dieu ! Je me demande où va nous conduire le goût laiteux des peaux normandes auquel, je le reconnais, je suis également terriblement sensible ! Pernaut et Houellebecq vont se retourner dans leurs tombes si nous bravons ainsi, sans carte et sans territoire, leur fond de commerce 😉

    Peu importe ; dans tous les cas merci à toi, Jean-Pierre, pour cette envolée savoureuse.

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