Politiques numériques territoriales, quelques convictions personnelles.

Le demi-tour de France réalisé ces dernières semaines, de Nantes à Annecy en passant par Bordeaux puis Pau, confirme à la fois la place grandissante des questions liées à la transition numérique dans les réflexions des Collectivités Territoriales et l’ampleur du chemin qui reste à parcourir pour réussir. Entre Convention de l’AdCF, conférence de Choisir Savoie, Congrès des Entreprises Publiques Locales et Rencontres E-tourisme, retour donc sur quelques-uns des points saillants de ces entretiens.

La 28è Convention de l’Assemblée des Communautés de France (AdCF), organisée à Nantes les 5 et 6 Octobre 2017, a été l’occasion d’intenses échanges entre 1800 représentants des Communautés de Communes, Communautés d’Agglomération et Métropoles de France. Je garde notamment en mémoire le discours de Mme la Maire de Nantes, Johanna Rolland. Loin des classiques propos de bienvenu, Johanna Roland a donné le ton d’une Convention passablement remontée contre les récentes décisions de l’Etat concernant les Collectivités locales. Elle a surtout pointé ce qu’elle considère être une contradiction dans la méthode du Président de la République. Voici le passage de son discours à ce sujet ; je la remercie d’ailleurs d’avoir bien voulu m’adresser l’intégralité de son propos. « On nous avait promis (note numericus : dans le programme du candidat Macron) une logique bottom-up, nous nous retrouvons avec une logique top-down. Ou pour le dire avec les mots de l’ancien monde, que les annonces soient faites par le haut, sans égards pour les initiatives qui sont construites, pieds à pieds, dans le bas. Si de telles méthodes devaient perdurer, on serait en droit, légitimement en droit, de s’interroger sur l’avenir et le sens de la décentralisation. »

Transition numérique et innovations managériales publiques

Comment ne pas partager de telles craintes ? Dans un monde occidental en transition, où le management en silo confirme chaque jour ses limites, cette verticalité jacobine semble en effet de plus en plus obsolète. C’est particulièrement vrai pour les politiques numériques. J’ai même la conviction que la réussite de la transition numérique publique suppose une réinvention progressive, tout d’abord, du rôle des élus, ensuite, du management technique des Collectivités, enfin des liens qui associent les Collectivités entre elles et les Collectivités à leurs sociétés locales.

C’est d’ailleurs visiblement une conviction partagée par l’AdCF. Lors de l’atelier numérique de Nantes, Virginie Carolo, Maire de Notre-Dame-de-Gravenchon, a ainsi présenté les priorités numériques de cette organisation. « L’innovation managériale et la nouvelle gouvernance » ou encore la « participation numérique » y occupent une place de choix. C’est une base de travail indispensable à partir de laquelle il semble possible d’organiser les actions à venir. C’est en tout cas ce que j’ai essayé d’expliquer.

Des élus déboussolés ?

Comment donc déployer une méthode de management local capable d’impulser plus de créativité, plus de résilience ou plus de durabilité dans le processus de développement des territoires ? Quelques jours après Nantes, telle était l’une des questions implicites au cœur de la conférence organisée, à Annecy cette fois, par le club d’entrepreneurs Choisir Savoie. Elle réunissait, le 9 Octobre 2017, environ 200 entrepreneurs et acteurs locaux.

A cette occasion, j’ai été marqué par l’analyse de Loïc Hervé, Sénateur de la Haute Savoie, Membre de la CNIL et élu local. Il nous a notamment expliqué à quel point non seulement les mutations numériques en cours touchent au cœur des territoires mais de quelles manières, surtout, elles laissent nombre d’élus et de décideurs publics dans une profonde expectative. Que faire ? Comment prendre la mesure de l’ampleur des mutations ? Comment agir local dans ces domaines ? On a mesuré, dans les propos du Sénateur, la difficulté grandissante du métier d’élu local. Les observations de Loïc Hervé convergent d’ailleurs avec des dizaines d’échanges qui confirment l’ampleur du problème.

De plus en plus de besoins en matière d’ingénierie technique numérique locale mais de moins en moins d’Etat.

Le paradoxe dans ce domaine s’avère d’ailleurs immense. En effet, c’est au moment où les besoins d’assistance, de contractualisation ou de mutualisation se font les plus pressants, que l’Etat prive les collectivités, depuis une dizaine d’années environ, de l’expertise nécessaire pour créer des projets numériques cohérents. Et tout le monde vérifie au quotidien que ce ne sont pas les appels à projets qui s’avèrent en mesure de compenser ce phénomène. Les Régions, ou les Départements, trouveront-ils les moyens de suppléer l’Etat ? Est-plutôt au niveau intercommunal qu’il convient de se doter de compétences mutualisées ? L’Etat inventera-t-il sa nouvelle place ? L’avenir le dira.

Il faut en tout cas sans délai réorganiser l’ingénierie numérique locale. Les expérimentions auxquelles je participe à ce sujet, dont une partie a été présentée lors de la conférence d’Annecy, travaillent justement ces sujets. Elles se fondent sur des partenariats enrichis entre acteurs publics et sociétés locales. La dizaine d’expérimentations en cours, un peu partout en France, aborde ainsi le chantier numérique sur la base d’objectifs pensés en termes avant tout de projets créateurs de valeurs-ajoutées locales.

Un internet pensé d’abord au travers des prismes des territoires ? Convictions…

Simplification de l’accès aux services, économies de fonctionnement, nouvelles manières de vivre et de travailler, interactions enrichies, les exemples rapidement exposés prouvent, je crois, que les décisions numériques locales peuvent jouer un rôle décisif dans ces domaines.

  • Oui, sans le moindre doute, il est possible de penser et d’agir local dans le monde des réseaux qui organisent l’Internet.
  • Oui, on peut relocaliser de la valeur-ajoutée via le numérique, y compris hors des métropoles.
  • Non, il n’y a pas de fatalité pour cela à attendre les opérateurs commerciaux de dimension nationale, ou à subir les grandes plateformes mondiales.
  • Non, l’action politique n’est pas désuète ; elle revêt même, en matière de numérique, une importance grandissante.

Les projets réalisés ou lancés dans ces domaines ne laissent guère de place aux doutes quant à la réalité des potentialités à notre disposition. Depuis presque 20 ans, dans des positions professionnelles et des contextes très différents, j’ai pu, avec d’autres, actionner plusieurs de ces leviers numériques locaux. Je mesure la difficulté du chantier mais surtout aussi son caractère hyper-structurant. Durant ces dernières années, nous sommes ainsi de plus en plus nombreux à avoir perçu l’intense dimension politique de ces programmes et à constater à quel point les décisions locales s’avèrent déterminantes. Les échanges lors du Congrès des Entreprises Publiques Locales de Bordeaux ou encore à l’occasion des 13ème rencontres du E-tourisme de Pau confirment d’ailleurs ces convictions.

Oui, les territoires peuvent bel et bien exister dans l’histoire numérique globale.

Dans l’ouvrage Territoires Apprenants, écrit en 1999, j’en appelais à ce sujet à Fernand Braudel. Il nous rappelle, dans « l’identité de la France » (1990), que « l’Histoire, c’est 95 % de déterminisme et 5 % de liberté ». Je plaide pour que l’on se concentre sur ces 5% ! 5% qui pourraient nous redonner plus de moyens pour renverser la situation de dépendance ou de marginalité numérique actuelle. Au risque de l’utopie, je veux en effet croire qu’il est encore possible de promouvoir localement un autre Internet que celui du modèle de plus en plus unique des grandes plateformes.

Les vraies fractures numériques ne seraient-elles d’ailleurs pas entre territoires qui agissent, parfois au risque de l’erreur, et territoires qui attendent ? Sans sous-estimer la force des déterminants, j’en suis de plus en plus persuadé.

« En marche », « Les ateliers de refondation » ou encore, par exemple, « La Lutte continue », quelques soient nos formules, il reste donc à inventer les dispositifs à même d’encourager tous les territoires français à engager leur transition numérique. Pour cela, le premier levier ne consisterait-il pas à se donner les moyens d’organiser une première dream team public-privé numérique locale ? Dans chaque séance de formation, dans chaque conférence, dans chaque expérimentation, ce sont toujours, en tout cas, ces femmes et ces hommes, élus, techniciens, entrepreneurs, acteurs locaux, que je cherche à repérer. Ai-je tort ?

6 commentaires sur « Politiques numériques territoriales, quelques convictions personnelles. »

  1. Les 5% de liberté passent peut-être, et d’abord, par la mise à disposition de tous partout d’un accès très haut débit symétrique à l’Internet. Genre 1-Gigabit/s symétrique, y compris pour ma Grand-Mère de Lozère. Pourquoi ? Tout simplement parce que y compris en Lozère j’ai accès à des routes qui me permettent de circuler dans les deux sens avec le véhicule de mon choix en transportant les personnes et/ou le fret de mon choix à la vitesse de mon choix, du moment que tout cela est fait dans le respect de La Loi.
    Ah oui, j’oubliais. Pourquoi parler de la route pour décrire l’accès à l’Internet ? Parce que tout simplement la Route telle qu’elle existe depuis toujours (les voies romaines, tout ça…) a permis de toute éternité la création de nouveaux services, de nouvelles applications, et… de nouveaux emplois, grâce à cette liberté d’action qu’elle permet. Les 5%…

  2. C’est sans conteste une condition indispensable mais toutefois elle n’est vraiment pas suffisante tant souvent le déploiement des infra ne se traduit pas peu ou pas d’invention d’usages à valeurs ajoutées locales. Tu ne crois pas ?

  3. Entièrement d’accord. Justement peut-être parce que à ce jour on a déployé ces infrastructures en pensant uniquement TriplePlay et donc débits up/downstream différenciés, peering distant, etc.
    Alors qu’en réfléchissant « Route », c’est à dire un machin ouvert et neutre sur lequel je peux circuler comme je veux (dans le respect de La Loi, j’y tiens), on ouvre le champ des possibilités.

  4. En phase. Je voulais insister dans mon papier justement sur les solutions pour que les « locaux » prennent bien la route et en maîtrise même une partie avec leurs services, usages et techno.

  5. A propos de l’évènement organisé par « Choisir Savoie » : La résiliation de la DSP THD73 y a t’elle été évoquée ? Un nouveau cas d’école exemplaire : Une DSP résiliée parce que un acteur… public est déjà fortement implanté auprès des collectivités que cette DSP devait servir…
    Après la fin de la DSP92, après les atermoiements sur les Yvelines, avec les actuelles apparentes difficultés d’articulation entre DSP locale et DSP départementale quelque part dans le Sud-Ouest, voici un nouvel épisode de la série « Le Très Haut Débit n’est pas un long fleuve tranquille »… 😦

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