Les difficultés du Très haut débit en France. Pourquoi ne pas jouer la rentabilité long terme ?

L’échec de l’aménagement numérique THD des zones rurales ne serait-il pas d’abord inhérent à la manière dont on pose le problème spécifique des zones blanches et grises ? L’interrogation mérite quelques lignes. Généralement en effet, évoquer le déploiement de solutions d’accès performantes au Web en zone rurale consiste à revendiquer une solidarité numérique. Il est question d’aider des ruraux loin de tout. On évoque des subventions à fonds perdus.  En caricaturant, il serait presque question d’humanitaire numérique… Allo FAI sans frontières ? Je suis convaincu que cette manière de poser le problème est une erreur manifeste. Plus grave, les faits prouvent qu’elle conduit à une impasse.

Je suggère donc d’inverser complètement notre méthode de travail et notre manière de penser le projet THD en France. Non, commencer par les réseaux fibre optique en zone rurale ne relève pas de l’humanitaire ! Non, il n’est pas question de soutenir des peuplades sauvages isolées du monde par force coteaux, forêts, vaches et montagnes. Non, l’aménagement des zones grises et blanches n’est pas une dépense. Non, il n’est pas question de visions improbables de quelques bobo néo-ruraux, pseudo geeks en mal de reconnaissance.

Au contraire ! Je suis convaincu que lancer un vaste plan très haut débit français en commençant aussi par ces zones relèverait d’un investissement rentable et d’une utilisation efficiente des deniers publics. Le très haut débit « rural », ce n’est pas de l’humanitaire. Cela peut devenir une opportunité ! Et cette opportunité est d’intérêt général. Le rural peut en effet être une piste de décollage idéale pour inventer aujourd’hui la civilisation à très haut débit de demain partout et pour tous. Y compris dans les métropoles.

Explication en forme de billet d’humeur pour proposer de renverser nos manières de penser, pour mettre nos façons de poser l’équation aménagement numérique cul par-dessus tête et pour transformer le « rural problème » en « terroirs numériques ».

Un constat d’abord. Les contradictions sont à l’oeuvre mais leurs dialectiques restent inopérante.

Quelques éléments de démonstrations.

On déploie des réseaux THD dans quelques zones hyperdenses de métropoles peuplées d’usagers repus de cuivre, des usagers sans désir optique faute notamment de leur proposer la moindre innovation services. Résultat : des performances commerciales plus que médiocres pour les offres fibre optique.

Ailleurs, c’est-à-dire dans l’immense majorité du pays, l’aménagement numérique THD est quasiment bloqué en l’absence de volonté des grands opérateurs. Bilan : la France numérique n’avance plus ! Les mauvaises langues pourraient d’ailleurs penser que le vrai objectif est là : ralentir en faisant sembler d’avancer pour laisser vivre l’exploitation de la mine du cuivre. Qui sait ?

Une conviction ensuite. Il faut investir sur les zones à forts potentiels d’invention de services et non sur les secteurs à faible cout de déploiement des prises fibre optique !

L’avenir de la socio-économie du Web, et de la position de la France, est bien en effet dans les services. Les emplois, les valeur-ajoutées de demain sont là.  En guise de clin d’œil pour tous mes copains, nombreux, du BTP qui creusent, fourreautent, terrassent, tirent et branchent, c’est je pense aussi votre intérêt. Plus les performances abonnement seront fortes, mieux vos affaires marcheront.

Où sont donc ces zones à fort potentiel d’innovation services ?

Est-il stupide de penser qu’elles pourraient assez naturellement se trouver dans des territoires en mal de web et en mal de services, dans ces zones comme frappées par une double peine : celle de l’isolement numérique et de l’enclavement géographique ? Chacun juge… Mais au moins poser vous la question. Les performances des expériences Ftth en milieu rural prouvent à minima que l’adhésion du public est là. On y dépasse de beaucoup les quelques malheureux 10% de parts de marché du THD en métropole.  Bien sûr, en matière d’innovations services tout reste à faire, dans les zones peu denses comme partout, tant on reste obnubilé par le modèle triple play. Mais au moins là on a l’adhésion du public sans laquelle rien n’est possible.

Deux conclusions provisoires.

Une première a trait aux priorités géographiques de déploiement. Si, en matière de numérique, le but actuel des pouvoirs publics consiste bien à consolider la place de notre pays dans la socio-économie émergente du très haut débit, je me permets de suggérer de considérer les zones actuellement blanches ou grises comme les laboratoires qui nous manquent. Et de commencer aussi, et vite, par elles.

Une seconde a trait aux priorités fonctionnelles. Pour le dire clair et fort, tous ceux qui ont construit des réseaux fibre optique savent déjà ce que coutent une prise, en zones très denses, denses et peu denses. Tous ceux qui ont été sur le terrain savent qu’il n’y a pas de difficultés techniques majeures dans ces chantiers. Alors à quoi bon lancer des expériences de déploiement d’infrastructures optiques en zones peu denses, comme c’est le cas actuellement dans 7 zones choisies par le Gouvernement ? Je ne sais pas.  Peut-être à pourvoir disposer de plate-forme d’innovations services Justement…

Où sont les vrais laboratoires de la socio-économique numérique de demain ?

Où sont les expériences d’innovation web services mutualisées en France ? Qui a vu un bouquet de services nouveau depuis 10 ans dans notre pays ? Où se testent les offres communes E-santé, domotique, gestion de l’énergie, services publics, internet des objets (…) ? Où invente-t-on les véritables territoires augmentés dans lesquels un web pour les gens leur permettra de mieux vivre, plus longtemps, dans le respect de la nature et des autres ?  Où ????  Dans les premiers réseaux optiques publics, neutre et ouverts, lancés en zones rurales !

8 commentaires sur « Les difficultés du Très haut débit en France. Pourquoi ne pas jouer la rentabilité long terme ? »

  1. @ Jean-Pierre,

    A mon avis, nous vivons une crise de schizophrénie nationale violente, pas une phase de contradictions démocratiques susceptible d’aboutir à un nouveau contrat social qui permette de dynamiser au mieux les dialogies apparues (acception Edgar Morin). Tu remarqueras que les laboratoires (des processus sociaux ou politiques) n’ont jamais été institués comme tels, voire l’apparurent longtemps après (je pense à Sparte, à Arc-et-Sénans, à Guise).
    (Faut éviter de parler du web lorsqu’on analyse le potentiel développement local d’internet : ce n’est pas. parce le web est une application au potentiel infini qu’il doit devenir l’idéologie structurante d’internet : essayons d’imaginer un monde où les araignées seraient la forme de vie dominante !)
    Bon, d’accord, la schizophrénie est le lot commun de tout système social : faut l’accepter comme une donnée environnementale qui établit le champ extraordinaire du politique. Il n’y a pas de développement local possible si les acteurs ne trouvent, en eux-mêmes, les moyens de faire converger en stratégie commune les stratégies individuelles.
    Ceci, la crise de schizophrénie violente est un symptôme qui exige une thérapie ad hoc.

    (Ce n’est tout de même pas normal, dans un pays de vieille démocratie, qu’une entreprise ultralibérale (FT) se permette d’imposer (sur la montée en débit de la sous-boucle locale) un interdiction d’interconnexion avec les sous-boucle locales voisines : il y a casus belli à soumettre à l’ARCEP)

  2. Déconnecté depuis près d’un mois pour cause de vacances familiales je découvre cet excellent billet …qui me rappelle la question que je ne cesse de poser ici et là par oral http://www.dailymotion.com/video/xap0x8_pierre-ygrie-assises-du-numerique-2_news
    ou par écrit http://websdugevaudan.wordpress.com/2010/06/23/une-ruralite-en-tres-haut-debit-pourquoi-faire/#comments
    « Que peut apporter une ruralité en très haut débit à la France et aux Français ? »
    Quand les politiques poseront-ils donc cette question fondamentale à mes yeux et aux yeux de plus en plus de citoyens ?

  3. Que lis-je ? Le pape de la ruralité numérique, le défenseur des oubliés du web, ze Pierre… a vécu un mois sans se connecter ! 🙂 Comme quoi, c’est vraiment toi le plus sage d’entres nous. Heureux en tout cas d’avoir de tes nouvelles. Je commençais à m’inquiéter !

  4. Il est possible de simplifier la question de Jean-Pierre :

    Quelle somme un addict du THD est prêt à mettre pour y avoir accès rapidement ? ( c’est la démarche d’actualisation d’un investissement que nous pratiquons tous les jours pour, par exemple, changer de voiture). Partant de la réponse à une telle queston, de nombreuses voies sont possibles pour monter des processus de rentabilité à long terme, voire d’entreprise dont l’objectif serait de maintenir l’équilibre.

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