Transitions touristiques : Xplorer, un campus pour réapprendre à apprendre ?

Transitions écologiques, numériques ou encore sociales, comme tous les domaines, le tourisme va devoir inventer d’autres modèles pour concilier socio-économie et environnement. Le chantier se révèle complexe ; il demandera plusieurs décennies avec des probabilités d’échecs élevées ! La manière la plus sûre d’échouer dés aujourd’hui consisterait d’ailleurs à se limiter à pâlement verdir, en mode greenwaching, quelques actions pensées sur de timides gesticulations court-termistes orientées par exemple communication. Le défi se révèle d’une toute autre dimension : complexité, temps long, modèles à réinventer, acceptabilité sociale à repenser… Et s’il fallait commencer par revoir les processus de formations initiales et tout au long de la vie ? C’est en effet à la prochaine génération qu’il appartiendra de transformer nos fragiles esquisses. Encore faut-il amorcer le processus en étroite collaboration avec eux. C’est l’une des finalités du nouveau campus Xplorer, un projet qui démarre.

Territoires touristiques apprenants, ou la défense d’un autre paradigme du développement territorial

Au tournant des années 1990-2000, alors en situation de responsabilités à la fois universitaires et techniques (1), j’avais tenté, au travers de l’ouvrage Territoires apprenants (2), de théoriser un modèle d’organisation locale plus à même de réussir les transitions dont l’impératif ne faisait déjà guère de doutes. Pour y parvenir, les pistes explorées postulaient que l’action politique devait faire l’apprentissage de la fluidité spatiale, de la coopération et de la complexité. Cet enjeu était alors abordé sous l’angle de l’organisation « apprenante », c’est-à-dire capable d’apprendre en permanence de son action et de celle des autres.

L’expérimentation de cette hypothèse, au cours de plus de deux années d’intenses exercices prospectifs pour un espace de vie au pied des Pyrénées, en Béarn, s’est révélée passionnante. Elle a largement démontré la fertilité des liens ainsi tissés via une démarche associant plusieurs centaines de chercheurs, manageurs publics et privés, citoyens, élus, syndicalistes… Or cette opération, nommée Béarn XXI, fonctionnait de fait comme un vaste campus ouvert à tous ceux qui avait librement décider de renforcer leurs rôles d’acteurs via une forme d’intelligence collective dans laquelle chacun apprenait des autres.

La qualité de ces processus ouverts s’est largement confirmée, avant et après, dans d’autres contextes. On retrouve d’ailleurs une partie de l’esprit de ce type de méthode dans nombre de processus modernes : design thinking, entreprise libérée ou sprint design par exemple… A chaque fois, il s’agit bien de manager des processus de conduite du changement fondés sur des démarches cognitives collaboratives organisées en mode projets.

Un campus pour réapprendre à apprendre

Le projet campus Xplorer relève de ces logiques. Il postule que l’une des réponses pour réussir les transitions écologiques, numériques, sociales ou démocratiques suppose de profondes évolutions de nos processus de formation à toutes les étapes de la vie. Déjà, dès 1977, dans La Nature de la Nature, Edgard Morin affirmait que le problème crucial « est celui du principe organisateur de la connaissance, (…) ce qui est vital aujourd’hui, ce n’est pas seulement d’apprendre, pas seulement de réapprendre, mais de réorganiser notre système mental pour réapprendre à apprendre… Ce qui apprend à apprendre, c’est cela la méthode ». Le campus Xplorer s’inscrit dans cette famille méthodologique.

Ce pôle d’enseignement, très récemment ouvert dans l’agglomération Pau Béarn Pyrénées abrite le Master tourisme de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour (UPPA), l’école Sports Performance Santé (SPS) et l’École de Commerce du sport CNPC. Il réunira environ 650 étudiants début 2020 au sein d’une friche industrielle en reconquête au centre de l’agglomération.

Quatre principales lignes de bifurcations, mises en œuvre de manière simultanée, organisent ce campus :

  • La première consiste à replacer les cours au centre de la cité et non pas, comme cela est souvent le cas, dans un « quartier campus ».
  • La seconde cherche à encourager un écosystème de formations basé sur la stimulation de liens forts avec la société plus que sur un entre-soi universitaire.
  • La troisième passe par le développement d’une pédagogie qui associe davantage les étudiants aux projets de la cité.
  • La quatrième vise enfin à se doter de leviers dédiés campus intelligent en mode slow web.

Ces bifurcations sont rapidement présentées dans les lignes qui suivent.

Un campus dans la cité et non pas un quartier campus

Le premier levier peut être qualifié de géographique. Il consiste non seulement à replacer les lieux d’enseignement au centre de la cité mais aussi à ouvrir les locaux en les partageant avec la société locale.

Les bâtiments du campus, construits par la SEM Pau Pyrénées, constituent tout d’abord les premières constructions du futur parc d’activités Xplorer Point dédié sports, tourisme et santé. Ils lancent également la reconquête opérationnelle d’une vaste friche urbaine qui, de la Gare SNCF aux anciennes usines DEHOUSSE en passant par les berges du Gave de Pau, augurent de l’un des futurs quartiers centraux de l’agglomération paloise. Cette décision publique de démarrer un tel programme urbain par un volet formation permet ainsi aux écoles présentes de prendre toute leur place dans ces dispositifs, par exemple en facilitant la participation des étudiants aux projets territoriaux associés.

Ce repositionnement des lieux de formation dans la cité va de pair avec la mise en place de nouvelles mixités immobilières. Le Master tourisme de l’UPPA utilise par exemple des locaux ouverts à d’autres acteurs du développement local. Une salle de cours constitue désormais un lieu mutualisé entre plusieurs partenaires. Ces salles ont été ainsi conçues pour accueillir, dès qu’elles ne sont pas occupées, entreprises, collectivités ou encore associations. L’objectif consiste bien à faire d’une partie du campus une maison ouverte dédiée transitions touristiques et sportives.

Un écosystème producteur de liens plus que de murs

Le second des principes autour desquels s’est construit Xplorer est managérial. Il vise à décloisonner les périmètres de formation en les adossant, d’une part, à de grandes questions de société, dans notre cas comment réussir les transitions touristiques et sportives, et, d’autre part, en les animant via des démarches exploratoires. Le master tourisme de l’Uppa procède, par exemple, via des ateliers fondés sur de véritables commandes. Cette année, l’une émane d’une entreprise privée et vise à concevoir un modèle de produits séjours tourisme plus slow. L’autre vient d’une Collectivité Territoriale qui s’interroge sur ses stratégies transitions des économies touristiques de moyenne montagne. Toutes les deux organisent ainsi non seulement un levier d’application des cours mais aussi un processus d’apprentissage collectif entre formateurs, étudiants et professionnels. L’école SPS place ses étudiants en vraies situations d’application face à des clients, des usagers ou des partenaires. Le CNPC procède de manière comparable. En ouvrant les murs universitaires, la méthode Xplorer cherche ainsi à intensifier les liens entre moments de formation et moments professionnels.

Plusieurs dispositifs publics territoriaux en préparation complèteront ces solutions : soutiens techniques et financiers en faveur de l’entrepreunariat étudiants ; réseau de sites d’expérimentations montés en partenariat avec les clubs, grands et petits, de la région ; groupes de coachs…Il s’agit ainsi de soutenir la conversion des projets étudiants, et plus largement de tous ceux nés des coopérations Xplorer, en solutions opérationnelles à valeur ajoutée transition touristique ou sportive.

Des étudiants plus associés et plus acteurs de leurs parcours de formation

La troisième bifurcation testée par Xplorer concerne la place des étudiants dans le design de la formation. Elle vise à personnaliser les cours via une mise quasi immédiate en expérimentation critique au sein des projets développés dans et autour du campus. C’est d’ailleurs un levier de plus en plus courant dans nombre de processus. Il se décline sous une sémantique plurielle : mobilisation, implication, citoyenneté, ou encore responsabilisation. A travers cette diversité sémantique, émerge un principe commun qui participe de l’essence même de la méthode Xplorer : encourager chaque étudiant à bâtir son propre parcours de formation en prenant le risque de participer à la production, au pilotage et au développement des solutions expérimentées ; au risque d’ailleurs assumé de l’échec et de nouveaux départs.

Nous faisons l’hypothèse que ce principe de méthode constitue l’un des mécanismes indispensables à la réussite de toutes formes de transition. L’actualité démontre clairement que, pour avoir une chance d’être durablement acceptées, les décisions indispensables à prendre, par exemple en matière de défense de l’environnement, doivent être co-construites avec le plus grand nombre possible des publics concernés. Le campus Xplorer cherche à vérifier cette hypothèse.

Un écosystème Slow Web et campus intelligent

La dernière bifurcation testée sur Xplorer exploite des solutions web pour, d’une part, décloisonner les cours et, d’autre part, renforcer le confort de vie au travail dans et autour du site. Elle opérationnalise pour cela une série de solutions dédiées campus intelligent développée en mode slow web.

Xplorer cherche à opérationnaliser pour un campus cette piste slow web, déjà expérimentée par une partie de l’équipe de recherche dans d’autres situations (parc d’activités, quartiers…). Elle se fonde notamment sur :

  • Une relative reprise de contrôle de nos vies numériques en incitant notamment les usagers, via des solutions alternatives, soit à ne pas céder sans réflexion à la facilité des algorithmes des grandes plateformes, soit à privilégier les conversions vers des solutions maîtrisées (un site web par exemple) ;
  • Des services et des commerces de proximité valorisés par une Application (WeekMeUp);
  • Des solutions réseaux et services mutualisés via un connecteur et une API unique ;
  • Des infrastructures réseaux optiques et radio allumées par des opérateurs locaux ;
  • Des logiciels de contrôle ouverts et non-propriétaires ;
  • Des solutions constructives basse consommation ;
  • Une complémentarité ressources en lignes / solutions en présentiel.

Rendez-vous dans ?

Le projet Campus Xplorer démarre à peine. Et même si les premiers indicateurs comme les premiers retours paraissent intéressants, il faudra du temps pour en tirer des enseignements sérieux. 10 ans pour que les étudiants d’aujourd’hui puissent déployer leurs solutions ? 20 ans pour que les graines que nous aurons tous tenté de planter germent pour inventer autre chose ? A suivre donc.

 

(1), En 1997, l’Université de Pau et des Pays de l’Adour s’était vu confiée par deux leaders politiques de sensibilité différente François Bayrou (Modem, alors Président du département des Pyrénées-Atlantiques) et André Labarrère, (PS, alors Maire de Pau) une mission d’animation d’une opération de prospective territoriale nommée Béarn XXI. Le Président de l’Uppa et ces deux élus m’avaient chargé de diriger techniquement cette mission comme délégué général de l’association support. J’ai tenu ce rôle pendant environ 2 ans avec notamment une équipe de collègues et d’étudiants.

(2) – 2001, JAMBES (JP) Territoires apprenants, Esquisses pour le Développement local du XXIè siècle, L’Harmattan, Paris.

5 commentaires sur « Transitions touristiques : Xplorer, un campus pour réapprendre à apprendre ? »

  1. Intéressant. Si tu croises avec l’essai de Bruno Latour Où atterrir ? et celui d’Ostrom et Hess sur les communs de la connaissance, tu tombes sur les caractéristiques socioéconomiques des communs et leur efficience économique locale.

  2. Comme communer de Biens de Communautés Villageoises, j’avais constaté combien les connaissances des uns et des autres diffusaient entre nous et avaient des résultats opérationnels presque en temps réel. Je n’ai pas (encor) compris comment cela marche, Sauf que le cerveau humain est le plus capable (parmi les animaux) de synthétiser correctement les données transmises par l’environnement instantané. Apparemment, cette fonction de synthèse des perceptions est assurée dans le cerveau par les cellules gliales.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s