Pour des Schémas de Développement des Usages Numériques Territoriaux

Du SDTAN au SDUNT, ainsi pourrait peut-être se résumer l’un des principaux enjeux de l’action publique en matière de société de l’information. Ou comment compléter les politiques numériques territoriales d’un volet services, usages et mise en cohérence des projets numériques de proximité ? Le vieux débat sur la poule et l’œuf en version Web.

Haut débit, smartphones et autres doudous numériques, cloud, interactivité, E-services, nouveaux usages sociaux, jeux (…) nous sommes d’évidence durablement ancrés dans l’ère des Homos numericus. Et visiblement aucun pilier n’échappera à ce profond bouleversement. C’est en tout cas ce qu’annoncent l’immense majorité de experts et des observateurs. Prenez quelques minutes par exemple pour parcourir l’ouvrage de Benoit Sillard sur Maîtres ou esclaves du Numériques, résumé dans cet article de Sud-Ouest, écoutez ces quelques mots de Michel Serres sur le Web2.0 et l’éducation, un chantier clé, osez un plongeon prospectif dans l’avenir à travers cette animation vidéo

A l’évidence, et même si bien sûr, il y aura toujours des individus qui refusent de vivre hyper-connecté, le citoyen de demain sera à la fois un usager – acteur de nos mondes réels et un acteur – usager du Web interactif. Bien entendu, comme dans tout bouleversement, et celui-ci s’impose comme l’un des plus profonds de ces derniers siècles, tout n’est pas et ne sera pas positif. Les dérives sur le Web ne seront pas moins nombreuses que dans les autres. Mais l’ère de l’homo numericus est bien là et l’une des questions clés consistent désormais à savoir ce que nous allons faire de ce monde là. La question interroge chacun de nous, entreprises, citoyens, consommateurs, politiques, formateurs, quelles que soient nos centres d’intérêt et nos modes de vie. Elle bouscule notamment nos quotidiens et les manières ou les outils par lesquels nous appréhendons ou nous vivons nos espaces de vie.

Je fais ainsi partie de ceux qui pensent que les Collectivités Territoriales figurent parmi les acteurs les plus directement concernés par le numérique. Bien entendu, comme le rappelle brillamment Serge Wachter « la montée en puissance des réseaux numériques et les flux de communications qu’ils induisent n’ont que très peu affecté, jusqu’ici, la forme physique de la ville » comme de tous les territoires d’ailleurs. Ce n’est donc pas, encore, les morphologies territoriales qui se transforment. Le mouvement s’avère en fait plus profond ; il ne concerne pas la scène du spectacle de nos espaces publics mais le cœur même de la relation territoriale, ces interactions complexes qui lient des groupes humains et des espaces de vie. C’est en effet plus l’individu que le territoire qui devient numérique. Il se « dote de facultés sensorielles et intellectuelles nouvelles ou augmentées se prêtant à des interactions plus riches avec son écosystème. (Serge Wachter) ».

Paradoxalement, cette mutation rapide des moteurs et des carburants de nos vies sociales ne trouve que peu d’échos dans les politiques nationales en matière d’aménagement numérique. L’un des exemples les plus frappants réside dans les fondements des Schémas Directeurs Territoriaux d’Aménagement Numérique (SDTAN). Sous l’impulsion de l’Etat, qui en fait une condition aux aides de déploiement des réseaux haut et très haut débit, ces outils de concertation et de cohérence des initiatives publiques ont été très largement adoptés par les départements et les régions. Ils permettent de fixer les objectifs à atteindre en matière de couverture numérique territoriale et d’identifier les moyens pour y parvenir.

Or, à quelques exceptions prés, ces SDTAN restent très largement orientés infrastructures. Les travaux de l’OTEN en cours sur ce sujet sont à ce titre révélateurs. La philosophie des SDTAN se fonde sur une vision implicite qui consiste à affirmer que la responsabilité des collectivités territoriales réside d’abord dans le déploiement des tuyaux en faisant le pari que ces tuyaux seront utilisés par d’autres pour développer des contenus, des services ou des usages. Mais n’est-ce pas comme si on construisait une école, une université, un hôpital ou une bibliothèque en laissant à quelques opérateurs externes le soin de prodiguer soins, formation ou conseils de lectures ? Étrange non ?

Nombre d’entre-nous, issus d’univers très différents et de plus en plus nombreux, contestent cette vision limitée à une plomberie certes indispensable mais d’évidence loin d’être suffisante. Ils militent pour un nouvel équilibre entre aménagement des infrastructures numériques et développement des services numériques publics ou d’intérêt public.

Il existe bien entendu nombre d’initiatives dans ce domaine, d’intérêt hétérogène et dissimilées ici ou là au gré des décisions de services et d’élu(e)s visionnaires ou curieux. Mais où sont les équivalents des SDANT pour les services numériques ? Comment expliquer le silence de l’Etat dans ce domaine ? Comment comprendre que l’on réserve les aides numériques aux seuls bons élèves en plomberie et que, dans les investissements d’avenir notamment, le volet services et usages soit quasiment oublié. Il suffisait à ce sujet d’entendre, lors d’un atelier de Metronum de décembre 2011, les griefs de trois chefs d’entreprise aux représentants de la Caisse des Dépôts et Consignation et de l’Ademe, mandataires de l’Etat, pour saisir toutes les limites de cette tactique unijambiste.

Faute d’un cadre adéquat de développement et de mise en cohérence, les E- territoires interactifs peinent à émerger. Pourtant, dans le monde du développement des territoires, jamais sans doute exigence de planification, de mise en cohérence et de subsidiarité n’aura été aussi forte. A quand donc des Schémas de Développement des Usages Numériques Territoriaux ?

12 commentaires sur « Pour des Schémas de Développement des Usages Numériques Territoriaux »

  1. Au delà des quelques initiatives de territoire qui ont un volet usages et services à leur SDTAN, comme c’est le cas « chez nous  » en Ardèche et Drôme, la démarche du Conseil général de Gironde mérite également d’être soulignée. Ce Département a en effet récemment publié son livre blanc des services et usages numériques à partir d’une large concertation avec les acteurs du numérique girondin avec comme objectif la réalisation d’un Schéma départemental des services numériques. Cette démarche ne demande qu’à être reproduite ailleurs !
    Plus d’info ici : http://www.gironde.fr/cg33/jcms/c_43746/livre-blanc-des-services-numeriques

  2. Tu as raison de citer la Gironde. Ce livre blanc montre en effet la voie. Il reste toutefois encore beaucoup de la coupe aux lèvres pour transformer ce livre blanc en plateforme de services. Mais c’est un premier vrai pas. A suivre donc. Le délégataire du PPP Gironde montrera-t-il la voie ? Ce serait historique 🙂

  3. Les schémas de développement de … me semblent un palliatif un peu pervers mis en place par l’État (1) afin de se défausser des exigences des industriels du net sur les départements ; (2) afin de ne pas remplir son obligation de faire respecter l’égalité des citoyens devant la loi. Qu’ils portent sur les infras, les services ou les usages, même si nous croyons que les départements et régions disposent de plus de courage politique que l’État, ne changera rien à la logique de base : gageons qu’aucun SDANT qui mettra en place un partage du PIB plus favorable aux citoyens que celui que l’État s’est laissé imposer ne sera pas financé.

  4. J’ai l’innocence de croire que l’avenir de l’humanité est vers la noosphère ; pas dans l’appréhension maximum des outils numériques. Puisque je parle de la pensée de Pierre Theillard de Chardin, une des principales conclusions de ses travaux est le constat que, à chaque bifurcation, les espèces qui choisirent d’habiter l’outil plutôt que de l’utiliser s’engagèrent dans une impasse.

    Idem pour les territoires : ce sont chacun une histoire singulière, plus une géographie singulière, plus des ressources singulières (il n’est de ressources que valorisées), plus un morceau de biosphère singulier, plus un morceau de sociosphère singulier (avec tous ses réseaux imbriqués et en interaction. Face à cette réalité robuste, il me semble dérisoire de cultiver la fragile virtualité de leur identité : dans le meilleur des cas, ils n’apparaitront que ce qu’ils sont.

    La logique du web (comme son nom l’indique) est celle de l’araignée au centre de sa toile : certes, cette logique a quelques succès (anciens) à son actif mais personne ne peut affirmer qu’il s’agit d’une voie de développement prometteuse en l’état actuel.

  5. On voit bien que les opérateurs sont davantage préoccupés par la rentabilité des tuyaux que par la production de contenus. A Metro’Num j’ai rencontré des boîtes qui imaginent plein de choses mais qui courrent (presque) toutes après un acteur public pour pouvoir vendre leurs solutions. Je suis repartie en Nièvre avec des cartes de visite dans ma poche et la promesse d’une réunion avec les acteurs publics de mon département. C’est à se demander si là, n’est pas le vrai problème : désintérêt des opérateurs, timidité des entreprises dans la commercialisation de leurs contenus et solutions auprès d’autres entreprises (et pas qu’auprès du marché public local et national), boom d’imagination chez les particuliers (mais cela ne fait pas une société numérique à temps plein) .. Dites-moi que je me trompe. Quid de cette fichue production de services, d’usages liés au très haut débit pour les particuliers, les collectivités publiques et les entreprises. Quel angle d’attaque pour un SDUN ? Dans notre SDAN nivernais nous incluons les usages et services et même un observatoire numérique. Mais un SDAN reste une feuille de route idéale. La mise en pratique …!?.

  6. Hello !

    « Quid de cette fichue production de services, d’usages liés au très haut débit pour les particuliers, les collectivités publiques et les entreprises. Quel angle d’attaque pour un SDUN ? »
    ______
    Que de questions… tout cela pour faire un SDUN…
    _____
    Qq pistes de bonnes questions à se poser … Avant… : http://www.wirkers.info/Tres-Haut-Debit-et-Delegations-de-Service-Public-se-poser-aussi-quelques-bonnes-questions-pour-ne-pas-reduire-le-sujet-a-des-reponses-techniques.html

  7. J’hésite à interpréter votre remarque : boom d’imagination chez les particuliers (mais cela ne fait pas une société numérique à temps plein).

    Pourriez-vous nous dire pourquoi, de votre point de vue, cela ne fait pas une société numérique à temps plein ? Serait-ce parce que ce boom de la demande ne colle pas aux offres des acteurs privés ou parce qu’il ne correspond pas à la vision que les acteurs publics ont de leur rôle ?

    Ma question est, autant que faire se peut, sans malice mais peut-être pourriez vous nous éclairer d’abord sur ce que vous entendez précisément ici par l’expression « société numérique ».

  8. Que veut dire SDUN ?

    Marie-Hélène est bien bonne de parler de « rentabilité ». En vérité nous vivons un nouvel âge féodal et d’économie exactionnelle.

  9. Mille excuses pour SDUN : j’avais mal intégré le texte de Jean-Pierre.

    Sur le fond : je reste toujours étonné qu’en matière d’aménagement numérique, les départements ne mettent pas en oeuvre leurs prérogatives de puissance publique.

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