Plus j’avance dans mes travaux pour tenter de comprendre comment trouver les moyens d’inventer les économies post-carbone de demain, plus j’ai la conviction que les bonnes entrées ne sont pas que humaines. J’ai longtemps misé sur les territoires, les liens sociaux, les quartiers intelligents, les infrastructures communicantes, la tech, la politique ou encore la formation… Une partie de ma carrière a été organisée autour de ces leviers depuis 30 ans. Pourtant, force est de constater que, même si cela reste plus que jamais nécessaire, cela me semble de plus en plus insuffisant. Je suis ainsi chaque jour davantage persuadé qu’il faut oser “aller plus difficile”, par exemple en misant sur des projets qui obligent d’emblée à intégrer le non humain comme les animaux, les plantes, le sol ou encore la qualité de l’air par exemple.
Les forêts, laboratoire du post carbone ?
C’est ce qui explique mon enthousiasme croissant pour travailler le post carbone à partir des forêts, de leurs écosystèmes et de l’immense complexité des questions qu’elles invitent à résoudre. Je concentre donc une partie de mon temps chaîne Transitions Actions aux forêts et à la richesse des projets et des idées qu’elles suscitent.
De ce chemin balisé par déjà une soixantaine d’interviews et d’entretiens, un chemin qui me ramène aux origines de mes travaux sur les ressources forestières du Sahel et du Nordeste brésilien, je tire une première hypothèse : les forêts pourraient bien être l’un des laboratoires les plus fertiles pour inventer les économies post carbone de demain.
Cinq raisons qui construisent cette hypothèse
Pourquoi les forêts sont-elles sans doute l’un des plus beaux laboratoires du post-carbone ? Je vous propose cinq raisons.
La forêt oblige à intégrer le non-humain comme acteur à part entière
La forêt est sans doute l’un des rares systèmes économiques où il est impossible de faire semblant d’ignorer le non-humain. Le sol, l’eau, les champignons, la faune, le climat local, les cycles longs du vivant ne sont pas des externalités : ils conditionnent directement la réussite ou l’échec des projets sur le temps long.
Travailler à partir de la forêt, c’est donc accepter de changer de cadre mental. Il faut passer d’une économie centrée sur l’humain à une économie relationnelle, où le vivant devient partenaire, contrainte et ressource à la fois.
La forêt met en tension temps long et urgences contemporaines
Une seconde raison peut être présentée ainsi. Peu de secteurs confrontent aussi brutalement le court-terme économique aux réalités du temps long. Une décision forestière engage pour des décennies, alors même que les crises climatiques, énergétiques et sociales exigent des réponses immédiates. Cette tension oblige donc à inventer :
- de nouveaux modèles d’investissement,
- des formes de rentabilité différée,
- des indicateurs de valeur non financiers.
La forêt force ainsi à réconcilier stratégie de long terme et action immédiate, un défi central du post-carbone.
Elle concentre presque toutes les dimensions du post-carbone
Troisième raison, dans un même espace, celui de la forêt, tout véritable projet doit combiner :
- carbone (séquestration, substitution),
- biodiversité,
- énergie,
- matériaux,
- alimentation,
- paysage,
- usages récréatifs,
- identités territoriales,
- conflits d’usage.
Rares sont les secteurs où autant de dimensions s’imbriquent de façon aussi concrète. Chaque projet forestier devient ainsi un mini-système économique, obligeant à des arbitrages, à des compromis et à toutes ces coopérations nécessaires à toute transition réelle. La forêt est bien un condensé des enjeux systémiques du post-carbone.
La forêt révèle les limites des modèles économiques classiques
Dans les forêts, quatrième raison, les modèles purement extractifs montrent rapidement leurs impasses :
- appauvrissement des sols,
- perte de résilience,
- fragilisation économique à long terme,
- conflits sociaux.
À l’inverse, les approches multifonctionnelles, contributives ou coopératives montrent souvent de meilleurs résultats globaux, même si elles sont plus complexes à piloter. La forêt agit comme un révélateur : elle met à l’épreuve nos modèles économiques et en expose les angles morts.
La forêt offre enfin un terrain concret pour tester des économies contributives
Forêts privées, forêts d’Etat, forêts communales, forêts oubliées, espaces forestiers de fait, la diversité des statuts fonciers et des acteurs crée un terrain propice à l’expérimentation post carbone. Pour avancer, il faut en particulier :
- une gouvernance partagée,
- inventer de nouveaux droits, de nouveaux contrats, de nouveaux rôles,
- miser sur des financements hybrides,
- trouver les moyens de réunit plus de contributeurs entreprises et citoyens,
- se doter d’outils numériques de suivi et de pilotage,
- réinventer les rôles publics et les coopérations publics – privées.
La forêt n’est pas seulement un objet écologique, c’est un levier politique où se réinventent les règles du jeu. Elle permet de passer des discours sur la transition à des dispositifs concrets.
Les forêts, ou la méthode de la méthode
Comme l’écrivait Edgar Morin dans La Méthode, les grandes impasses contemporaines ne viennent pas tant d’un manque de solutions que d’un défaut de méthode. Nous persistons à vouloir résoudre des problèmes complexes avec des outils intellectuels simples, fragmentés, sectorisés, voire d’hier. La forêt, par sa nature même, rend cette approche impossible. On ne peut pas penser la forêt :
- uniquement par le carbone,
- uniquement par la production de bois,
- uniquement par la biodiversité,
- uniquement par l’économie,
- ni uniquement par la réglementation.
Elle oblige à penser ensemble ce qui est habituellement séparé : le vivant et l’économie, le long terme et l’urgence, le local et le global, l’humain et le non-humain. Exactement ce que Morin appelait une pensée complexe, non pas compliquée, mais reliée.
Dans La Méthode, Morin insiste sur un point fondamental : ce ne sont pas les résultats qu’il faut d’abord interroger, mais les chemins pour y parvenir. La forêt incarne cela de façon presque parfaite. Elle ne tolère ni les raisonnements linéaires, ni les solutions universelles, ni les modèles plaqués. Chaque massif, chaque sol, chaque climat, chaque histoire humaine impose ses propres ajustements. La méthode devient alors aussi importante que l’objectif.
Travailler la transition post-carbone à partir des forêts, ce n’est donc pas chercher un modèle reproductible, mais apprendre à :
- raisonner par interactions,
- accepter l’incertitude,
- intégrer les rétroactions,
- composer avec des temporalités multiples,
- et reconnaître que le vivant n’est pas un décor mais un co-auteur.
En ce sens, la forêt n’est pas seulement un objet d’étude ou un levier climatique. Elle est une école de méthode pour les économies post-carbone à inventer.
La preuve, la plupart des initiatives forestières efficaces sont bien avant tout des inventions méthodologiques
Et dans ce cheminement, régulièrement, j’ai l’immense privilège de croiser quelques-uns des auteurs de ce nouveau récit. Pour preuve, ce dernier reportage qui présente trois solutions complémentaires, portées par trois types d’acteurs différents.
- La première joue la carte du mécénat forestier. Elle est portée par l’association SYLV’ACCTES. Celle-ci accompagne techniquement et financièrement les propriétaires ; elle réinscrit notamment pour cela les forêts dans des projets territoriaux.
- La seconde passe par des investissements et des contrats de très long terme, parfois plus d’un siècle. Ces solutions ont été inventées par l’entreprise NEOSYLVA. Cette dernière propose ainsi une option aux petits propriétaires qui ne souhaitent ou ne peuvent pas intervenir directement dans leurs bois.
- La troisième agit en faveur de la protection des écosystèmes. La fondation CLAMOR TERRAE a été récemment créée à cet effet. Elle est notamment engagée dans la reconnexion des corridors écologiques dans les Pyrénées. Pour y contribuer, elle peut pour cela acheter des forêts.
Vous le verrez, ces trois approches, sensiblement différentes mais complémentaires, confortent je crois cette hypothèse. C’est bien peut-être ici, au milieu des arbres, que s’inventent déjà une partie des économies post-carbone de demain.
