La neutralité carbone à horizon 2050 impose désormais une accélération sans précédent de nos transformations économiques. Dans le même temps, l’Europe fait face à un décrochage industriel, technologique et géopolitique préoccupant. Et si ces deux crises, trop souvent traitées séparément, appelaient en réalité une réponse commune ? Cet article défend une conviction : le post-carbone ne doit pas être pensé comme une contrainte, mais comme une direction stratégique. Encore faut-il se doter des bonnes méthodes. À partir du cas des forêts, envisagées comme un véritable laboratoire, il esquisse quelques-unes des conditions, des outils et des rôles, notamment publics, nécessaires pour inventer des économies post-carbone à la fois crédibles, désirables et opérantes.
La troisième version de la stratégie nationale bas-carbone française, proposée pour consultation en décembre 2025, confirme les objectifs de neutralité carbone. “Pour atteindre nos objectifs, nous devrons désormais baisser nos émissions de GES de l’ordre de 5 % chaque année entre 2022 et 2030, contre 2 % en moyenne de 2017 à 2022. Cette accélération impose des efforts de tous et des transformations dans toute notre économie (transports, agriculture, industrie, bâtiments, énergie, déchets, terres et forêts).”
Ce constat climatique résonne fortement avec un autre diagnostic, cette fois économique et géopolitique. Dans son rapport sur la compétitivité européenne, Mario Draghi dresse un tableau sans détour : l’Europe décroche ! Protectionnisme, insécurités, déficit d’innovation, dépendances stratégiques, pas une seule entreprise de dimension mondiale n’a été créée dans les cinquante dernières années. Pour Mario Draghi, nos pays sont à la croisée des chemins : décliner ou rebâtir un projet d’avenir.
Deux crises, une même impasse !
Pris séparément, ces deux diagnostics, climatique et économique, pourraient sembler relever de champs distincts. Pris ensemble, ils confirment pourtant l’ampleur de notre impasse actuelle : nos modèles économiques actuels ne sont ni compatibles avec la neutralité carbone, ni capables de garantir la prospérité future du continent. Chercher à verdir à la marge une économie conçue pour l’abondance fossile ne suffira pas. De la même manière, relancer la compétitivité européenne sans transformer en profondeur nos modes de production, d’investissement et de création de valeur est illusoire.
Le post-carbone comme direction stratégique
C’est ici que l’hypothèse des économies post-carbone prend tout son sens ; non pas comme un slogan écologique, mais comme une orientation capable de répondre simultanément :
- à l’urgence climatique,
- au besoin de réindustrialisation et de création des emplois de demain,
- à la recherche de souveraineté,
- et à la reconstruction d’un projet européen mobilisateur.
Le post-carbone n’est pas l’économie du “moins”, mais celle du différemment :
- nouveaux matériaux,
- nouveaux usages,
- nouvelles chaînes de valeur,
- nouveaux rapports au vivant,
- nouvelles méthodes.
En Europe, cette différence peut être notre chance ! La question n’est donc peut-être plus : avons-nous les moyens de réussir la transition post-carbone ? Ne serait-elle pas plutôt : avons-nous une alternative crédible si nous ne la tentons pas ?
Dans un précédent article Numericus, je proposais une hypothèse : les forêts pourraient bien être l’un des laboratoires les plus fertiles pour inventer ces économies post-carbone de demain. Le présent texte vise à mettre en discussion cette piste en esquissant une piste pour l’opérationnaliser.
Trois des conditions à réunir pour réussir
Jouer, avec quelques espoirs de succès, la carte du post-carbone suppose la réunion de quelques conditions. Trois au moins s’imposent comme indispensables.
- La première est l’existence d’une demande, d’un marché, d’un nombre suffisant de consommateurs à même de faire de cette économie post carbone une direction réaliste, tenable et finançable.
- La seconde suppose un écosystème entrepreneurial privé et public puissant, coordonné et soutenu dans la durée.
- La troisième condition est politique. Elle suppose que la puissance publique ose tenir de nouveaux rôles, développer de nouveaux outils, moderniser ceux existants, ou encore, par exemple, agir via les leviers de la commande publique et assimilés.
Condition 1 :pas d’économie post-carbone sans marché.
On peut innover, subventionner, réglementer, planifier… Mais sans demande suffisante, aucune économie ne devient durable, finançable, industrialisable, ou encore socialement acceptable.
Les économies post-carbone ne feront pas exception. L’histoire montre même que les stratégies purement contraintes produisent le plus souvent de l’échec, du rejet, ou des systèmes artificiels durablement dépendants des subventions publiques.
Le New Deal américain des années 1930 en fournit une illustration classique : souvent présenté comme une politique de l’offre, il fut d’abord une politique massive de soutien à la demande. L’État a créé les conditions du marché avant de transformer l’économie.
L’électrification de masse apporte une seconde démonstration. L’électricité existait techniquement bien avant sa généralisation. Ce sont l’équipement massif des ménages, des tarifs accessibles et la standardisation des usages qui ont déclenché son essor. La transition énergétique n’a jamais été spontanée : elle a été socialement construite.
De la même manière, il n’existera pas d’économie post-carbone viable sans la constitution explicite d’une demande suffisante, désirée, organisée, sécurisée et durable. Y parvenir suppose avant tout une construction politique, économique et sociale.
Condition 2 : Un écosystème entrepreneurial puissant et coordonné
Aucune transformation économique majeure ne repose sur l’État seul ou sur le marché seul. Elle se fonde sur des coopérations structurées entre acteurs publics et privés, capables de transformer une direction politique en solutions concrètes.
L’exemple d’Airbus, dans les années 1970, l’illustre bien : ni entreprise isolée, ni politique strictement étatique, mais un pacte de long terme fondé sur le partage des risques, la coordination des compétences et une vision stratégique commune.
Le post-carbone appelle le même type d’organisation. Forêts, énergies renouvelables, géothermie, rénovation des bâtiments ou encore par exemple gestion des sols nécessitent à la fois :
- des décisions comme des commandes publiques,
- des infrastructures,
- une multitude de solutions privées, agiles, capables de s’adapter aux contextes locaux au sein de projets publics / privés partagés.
Sans ces coopérations public-privé structurées, la transition restera une addition d’expériences intéressantes mais marginales.
Condition 3 : une puissance publique capable de se réinventer organisatrice et leviers
La troisième condition est politique. Elle suppose que la puissance publique accepte d’endosser de nouveaux rôles sur le temps long. Il ne s’agit plus seulement de réguler ou d’inciter, mais de :
- développer de nouveaux outils,
- moderniser ceux qui existent,
- mobiliser pleinement des leviers puissants mais sous-utilisés : commande publique, appels à projets, incitations fiscales et réglementaires.
Historiquement, lorsque des transformations profondes ont été engagées, l’État a su être organisateur, investisseur, prescripteur, parfois même créateur de marchés. Le post-carbone exige aujourd’hui ce même changement d’échelle. On le voit, le sujet est sans doute bien plus large que ne le permet l’entrée souvent affirmée sous l’angle État exemplaire…
La forêt pour prendre un coup d’avance
Les stratégies forestières concentrent, souvent de manière plus aiguë qu’ailleurs :
- la complexité des systèmes,
- l’intégration du vivant non humain,
- la diversité des acteurs et des modèles,
- la tension entre temps long et urgences contemporaines.
Elles obligent à penser simultanément la demande, l’offre, la gouvernance ou encore, notamment, les outils publics. À ce titre, la forêt apparaît donc comme un secteur de prise d’avance méthodologique.
Une plateforme de services d’intérêt public dédiés valorisation et résilience des forêts
Comment pourrait-on lancer ce mouvement ? A partir des enseignements tirés de plusieurs reportages, j’ai tenté de prototyper ce que pourrait être une plateforme de services d’intérêt général pensée en mode commun. Elle proposerait une infrastructure sociotechnique partagée reliant les métiers, les données et les compétences des acteurs publics et privés de la forêt. Son objectif ? Augmenter les capacités d’action collective, en réduisant les frictions, les risques et les coûts de coordination ou de transaction.
J’ai été frappé à ce sujet par les choix faits par plusieurs autres pays. Je me suis en particulier appuyé sur celui de la Finlande dans ce reportage. J’aurai pu également évoquer la Nouvelle-Zélande pour le suivi des projets Label Bas carbone, les solutions norvégiennes dans lesquelles le cadastre est un volet dédié planification environnementale, ou encore ceux de l’Estonie ou de la Suède.
Même si, bien entendu, leurs forêts ne ressemblent pas aux nôtres, même si leur culture est différente, ces réalisations prouvent la faisabilité technique, économique et réglementaire du projet proposé.
Pensée à terme à l’échelle nationale, cette plateforme fournirait un socle commun aux projets forestiers territoriaux. L’enjeu est en effet de s’adapter à la diversité des situations locales.
A cette fin, comme le préconise par exemple l’association SYLV’ACCTES, tout volet forestier d’une stratégie post-carbone gagnerait à être intégré dans un projet territorial. Et pour cela, les logiques de subsidiarité montrent que les maîtres d’ouvrage “naturels” relèvent des missions des Collectivités Territoriales (EPCI, Syndicats et satellites).
Cet adossement à un projet territorial est d’ailleurs aussi le moyen aussi de stimuler la demande. J’ai eu la chance à ce sujet de pouvoir interviewer par exemple le vice-président de l’agglomération de Tulle, Éric Bellouin, également maire de Saint-Clément. Commandes pour les chaufferies bois, soutien pour les projets forestiers collectifs, intégration du bois comme matériel de construction pour les bâtiments publics, ou encore par exemple incitations via les politiques d’urbanisme réglementaire, cet échange confirme à quel point les collectivités territoriales disposent de véritables moyens d’agir.
Une dizaine de services pour le quotidien des acteurs de la forêt
Pour matérialiser les plus de cette éventuelle plateforme dans le quotidien des acteurs concernés, encore faut-il tenter un premier prototypage. J’ai pour cela pris le parti méthodologique de me fonder sur les points de frictions, sur les problèmes ou sur les difficultés remontés dans les dizaines d’entretiens réalisés. Ils s’organisent autour d’une dizaine de premiers services envisagés.
Accès & identité
- Accès personnalisé pour chaque propriétaire, opérateur public (ONF, CNPF, INRAE, ADEME…), gestionnaire et entreprise concernées (ETF, coopératives…) pour que chacun puisse fournir, partager et disposer à la fois d’informations dynamiques et de services à l’échelle de la parcelle cadastrale.
Données & diagnostics dynamiques
- Intégration de chaque parcelle le cas échéant dans un projet forestier territorial et dans les itinéraires forestiers retenus par ledit projet.
- Qualification parcellaire via par les données IGN (dont LIDAR HD au fur et à mesure de la disponibilité de ces données), et par les données collectées localement (placettes, ventes, observations…).
- Suivi de l’état sanitaire de chaque parcelle via l’analyse automatique des données satellites. GOODFOREST propose à ce sujet par exemple une solution intéressante qui alerte les acteurs concernés par messagerie en cas de problème.
Accompagnement & gestion
- Conseils et solutions personnalisés pour chaque propriétaire privé. Ces conseils pourraient être prodigués notamment par le CNPF, par des associations de type ASLGF quand elles existent, par des associations reconnues d’intérêt général comme SYLV’ACCTES et bien sûr par les gestionnaires forestiers indépendants.
- Propositions de solutions de gestion pour les propriétaires privées qui ne peuvent pas intervenir ou s’occuper de leurs forêts. L’offre de NÉOSYLVA, qui passe aussi par des gestionnaires forestiers locaux, est un bon exemple à ce sujet.
Recherche-développement & expérimentations
- Tests de suivi dynamique de l’évolution des forêts concernées par exemple pour les labellisations bas carbones. La généralisation de la mutualisation de projets de recherche Développement et des projets de type Living Lab forestier avec des données ouvertes seraient à ce titre un atout.
Apprentissage & coopération
- Accès personnalisés à des offres de formations, des journées d’échanges, des ateliers de retour d’expérience (tests nouvelles essences ou nouvelles pratiques sylvicoles par exemple)
Échanges entre acteurs
- Messagerie automatique, selon une logique de droits associés, pour que les acteurs concernées (propriétaires forestiers publics et privés, gestionnaires, opérateurs…) puissent échanger plus simplement.
Marchés & débouchés
- Accès aux éventuelles “commandes” bois locales (architecture bois, bois énergie, demandes de type contrats d’approvisionnement, demandes scieries… mais aussi offres de soutiens de type organisations mécènes). Le but est que la plateforme accélère et simplifie la demande notamment en réduisant les coûts de transaction et en sécurisant les échanges.
Techniquement, cette interconnexion en mode plateforme ne pose pas de problèmes insurmontables. Comptablement, les univers budgétaires révélés par les reportages montre à quel point ils sont accessibles. D’un point de vue organisationnel, j’ai été en outre frappé de la maturité de l’immense majorité des interlocuteurs publics et privés. Ce passage de l’actuel fonctionnement en silo, dont chacun ressent bien les limites, vers une nouvelle logique de coopération semble bien compris. Sous la réserve bien sûr qu’il existe un projet politique fort, la forêt pourrait donc être la première brique d’une nouvelle méthode.
D’ailleurs, si l’on parvenait à démontrer qu’une telle plateforme est possible pour un système aussi complexe que la forêt, alors elle deviendrait imaginable pour d’autres piliers des économies post-carbone : énergies renouvelables, géothermie, sols, matériaux, bâtiments, mobilité… C’est en ce sens que je suis de plus en plus persuadé que les forêts sont bien l’un des laboratoires les plus fertiles pour inventer les économies post-carbone de demain.
Dernier point important pour tous ceux qui pensent, comme moi, que les mutations à venir seront impossibles sans pouvoirs publics forts, ce laboratoire permettrait également de coinventer ce que pourrait être un État (au sens le plus large) post-carbone. A l’évidence, il ne sera plus seulement normatif ; il ne sera plus seulement incitatif ; il ne sera pas non plus seulement exemplaire.
Devrait-il devenir l’organisateur d’écosystèmes de mise en capacité collective et le garant d’infrastructures communes, laissant l’innovation, la diversité et l’adaptation aux territoires, aux entreprises et aux associations ? Nombre de signes le montre.

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