Les solutions néo-zélandaises en matière d’aménagement numérique très haut débit.

Paul Leslie est directeur des relations avec les collectivités au sein de l’opérateur historique de Nouvelle-Zélande, Telecom NZ. Il a accepté de nous en dire un peu plus sur les projets de ce pays encore mal connu pour ses politiques d’aménagement numérique. Cela pourrait changer assez vite… Paul interviendra d’ailleurs dans le prochain Ruralitic en septembre 2012. On espère que d’ici là on en saura un peu plus sur les choix du nouveau Gouvernement français dans ces domaines.

Paul, dans un premier temps, pouvez-vous présenter ?

J’occupe le poste de Directeur des relations avec les collectivités au sein de l’opérateur historique néo-zélandais Telecom New Zealand depuis maintenant 7 ans. Je suis responsable des relations externes de Telecom NZ auprès des élus, de plusieurs associations ou organismes, des médias locaux et du grand public. C’est donc un champ de responsabilités assez large qui m’a permis de traiter des dossiers très variés, par exemple la négociation des accords avec la fédération des agriculteurs pour la restauration du réseau lors des catastrophes naturels, la création du guide des relations entre opérateurs et le public pour le déploiement des antennes relais ou le montage de projets d’aménagement numérique du territoire en partenariat avec les collectivités.

Avant d’intégrer le secteur des télécommunications j’ai travaillé dans les domaines des relations externes, marketing et communications pour les organismes de protection du patrimoine et de la promotion touristique, en Nouvelle-Zélande et en France, où j’ai vécu 10 ans. Je suis actuellement en France dans le cadre d’un congé sabbatique.

Même si mes activités se rapportent à tous les territoires, je suis surtout spécialiste des enjeux et des opportunités pour les opérateurs dans les zones rurales. Je suis d’ailleurs de plus en plus convaincu que l’accès aux nouvelles technologies est d’une importance fondamentale pour l’évolution, voire la survie économique, culturelle et sociale du monde rural. Je crois aussi que les difficultés qu’éprouvent les opérateurs à fournir cet accès ne pourront être résolues qu’à partir d’un vrai travail collectif réunissant opérateurs, collectivités et institutions privées et publiques.

La Nouvelle-Zélande attire de plus en plus l’attention pour sa politique numérique. Pouvez-vous nous présenter en quelques mots cette politique ainsi que le paysage des télécommunications de ce pays ?

La Nouvelle-Zélande est des premiers pays au monde à avoir entièrement privatisé son opérateur historique. Telecom New Zealand a en effet été vendu par l’Etat néo-zélandais dés 1990. La Nouvelle-Zélande a ensuite maintenu une politique très libérale pour son marché des télécommunications jusqu’au milieu des années 2000. D’une position de quasi-monopole, le pays a ainsi vu plusieurs concurrents de Telecom New Zealand s’installer progressivement, principalement Vodafone et Telstra.

Malgré le déploiement assez précoce des premières technologies DSL ainsi que du 3G, l’Etat a toutefois commencé à se préoccuper, dès 2005, du mauvais classement de la Nouvelle-Zélande parmi les pays de l’OCDE en matière de la qualité du haut débit et le nombre de connexions. Cette situation était en effet analysée comme une menace à la compétitivité de la Nouvelle-Zélande et comme un frein à la productivité. Le gouvernement travailliste de l’époque a donc lancé une série de réformes pour soutenir la création d’un marché de gros à la fois plus robuste et plus compétitif. Telecom New Zealand s’est alors vu contraint de dégrouper sa boucle de cuivre locale en 2006  et de se séparer fonctionnellement en mars 2008. Dans la pratique cette forme de séparation a créé trois unités quasi indépendantes les unes des autres mais Telecom NZ avait toujours un PDG au sommet  (Paul Reynolds), un conseil d’administration et une seul cotation en bourse. Telecom New Zealand est devenu ainsi le deuxième opérateur historique, après BT, à passer par la séparation fonctionnelle.

A la fin 2008 un gouvernement conservateur a pris le pouvoir. Il a décidé d’accélérer l’évolution du haut débit en Nouvelle-Zélande en privilégiant l’accès à la fibre plutôt que le développement du DSL.  Ce projet a abouti au lancement de l’Ultra-Fast Broadband Initiative (UFB) ce qui entrainerait la séparation structurelle de Telecom New Zealand en 2011. Telecom NZ s’est alors complètement séparé de l’unité réseau (Chorus) et d’une partie de l’unité de gros (Telecom Wholesale).  Celles ci sont devenues une nouvelle société (Chorus NZ Ltd), totalement indépendante avec son propre PDG, conseil d’administration et cotation en bourse. Chaque actionnaire s’est vu attribuer une action de Chorus pour 5 actions de Telecom NZ.

Pouvez-vous nous détailler ce projet Ultra-fast broadband ?

Annoncé en 2009 et véritablement lancé en 2011, le projet UFB vise à raccorder 75% de la population à la fibre d’ici 2020 afin de lui donner accès à des connexions très haut débit supérieures à 100 Mb descendant et 50 Mb remontant. Ce programme correspond en fait à la couverture de la population urbaine vivant dans les villes de plus de 10000 habitants. Dans sa première phase, jusqu’en 2015, la priorité est de raccorder les écoles, entreprises, hôpitaux et marae (sites importants pour la population maorie).

Pour ce projet, l’Etat a consacré 1,35 Milliards $NZ, soit environ 850 Millions d’euros, engagés sous la forme d’investissements au sein de Partenariats Publics Privés (PPP). Pour gérer ses investissements, l’Etat a d’ailleurs créé une entité publique, Crown Fibre Holdings (CFH), qui a lancé un appel d’offres pour ces PPP. Au final, 4 opérateurs ont été retenus. Il s’agit :

  • De Northpower pour la ville de Whangarei, soit 1,6% des 1,2M de prises raccordables,
  • De Waikato Networks Ltd pour la plupart des villes du centre de l’Ile du Nord, 13,7% du parc de prises,
  • D’Enable (pour la ville de Christchurch et environs, (15,3% des prises)
  • Et de Chorus pour le reste du pays, y compris pour les villes d’Auckland et de Wellington, soit 69,4% des prises.  Chorus, l’unité réseau de Telecom NZ, a dû alors être complètement séparé de l’opérateur historique par scission des actions et du passif car la condition sine qua non pour tout opérateur souhaitant participer à ces PPP était l’absence d’une offre de fournisseur d’accès à l’Internet.

Le modèle juridique et économique pour chaque PPP varie selon les opérateurs. Dans le cas de Chorus, CFH finance le déploiement de la partie communale de l’infrastructure (réseaux de collecte et de distribution) et Chorus finance le raccordement de chaque prise. Chorus entreprend l’ensemble du génie civil (infrastructure communale et raccordements de prise) et se fait rembourser par CFH le coût de l’infrastructure communale déployée par tranches complétées selon un schéma de paiements convenu. En retour, Chorus attribue à CFH des obligations et actions sans droit de vote. Les obligations seront remboursées sans intérêts par Chorus entre 2025 et 2036 et les actions n’ouvrent pas droit aux dividendes qu’à partir de 2025. La contribution apportée par CFH pour l’infrastructure communale est plafonnée à $NZ929M (€580M) et Chorus est seul responsable des dépassements du budget convenu avec CFH.  Le coût de chaque prise, y compris le quote-part de la partie communale est estimé à $NZ2.250 à $NZ2.750 (€1.400 à €1.700).

Pour les trois autres opérateurs, sauf exceptions, le modèle relève plus d’un joint-venture : il passe en effet par la création entre CFH et l’opérateur d’une nouvelle société, une Local Fibre Company, détenue à 50% par chaque partenaire. Là encore, CFH finance la partie communale de l’infrastructure et l’opérateur le raccordement des prises. L’opérateur rembourse CFH pour la quote-part de l’infrastructure communale pour chaque prise raccordée ce qui permet CFH de réinvestir dans la société pour la prochaine tranche des travaux.

Les réseaux déployés par les opérateurs suivent une architecture GPON pour les prises résidentielles, et GPON ou point-à-point pour les prises d’entreprises. Le raccordement de chaque prise est gratuit pour les particuliers jusqu’à une certaine distance du point de raccordement (15 à 25 m selon les opérateurs, toujours sous discussion) et payant pour les entreprises.

Chaque opérateur doit commercialiser une offre de gros selon des tarifs convenus avec CFH. Ceux-ci varient, pour les offres résidentielles, de $NZ37,50/mois (€23,50) pour un service 30/10 Mb (soit un tarif légèrement inférieur au tarif de gros pour un service ADSL comparable) à $NZ55/mois (€35) pour un service 100/50 Mb.  Pour les entreprises, les offres de gros vont de $NZ49,95/mois (€31) pour un service 30/10 Mb (avec un garanti de débit minimum supérieur à l’offre résidentielle) à $NZ455/mois (€285) pour un service 1Gb symétrique. Des offres de fibre noire pour les entreprises à partir de $355/mois (€220) complètent l’offre de gros.

Où en est le projet aujourd’hui ?

Les premières prises ont été raccordées au milieu de l’année 2011.  Un an plus tard, les 4 opérateurs ont raccordé 70.000 prises dans 14 villes et s’apprêtent à démarrer leurs déploiements dans les 19 autres villes ciblées par le projet. A ce jour une vingtaine de fournisseurs d’accès à l’Internet, y compris les trois majeurs – Telecom NZ, Vodafone et TelstraClear – ont signé des accords avec les 4 opérateurs pour commercialiser des offres fibre à partir de leurs produits de gros. Les premières offres de détail pour les particuliers commencent à faire leur apparition sur le marché, celles-ci se situant autour de $75/mois (€47) pour le service de base 30/10 Mb.

Il est également prévu des programmes dédiés aux espaces ruraux. Pouvez-vous nous en dire plus ?

L’annonce du projet UFB par le nouveau gouvernement conservateur a suscité une vive réaction de la part des lobbies ruraux qui s’estimaient laissés pour compte et qui craignaient voir empirer une fracture numérique déjà bien réelle entre les zones urbaines et rurales. Au départ l’Etat n’avait prévu que $NZ48M (€30M) pour quelques projets localisés de montée en débit en dehors de la zone UFB. Il s’est vu donc contraint de créer un nouveau projet pour pallier aux besoins en couverture numérique des 25% de la population non pris en compte par ce dernier. Le projet Rural Broadband Initiative (RBI) a ainsi été annoncé en 2010. Il se fixe comme objectif de fournir un service minimum de 5Mb pour 80% des foyers ruraux en 2016 et une couverture en fibre de la quasi-totalité des écoles rurales pour leur permettre l’accès à des services très haut débit équivalents aux écoles urbaines.

A la suite d’un appel d’offres qui mettait l’accent sur la collaboration entre opérateurs, Telecom NZ et son principal concurrent Vodafone NZ ont remporté le marché avec une proposition conjointe.  Vodafone NZ prenait la responsabilité de couvrir 84% des foyers ruraux en technologie 3G avec une offre de gros pour un service 5Mo, et Telecom NZ s’engageait à raccorder les écoles rurales en fibre et d’étendre son réseau ADSL2+ à 57% des foyers ruraux. Suite à la séparation structurelle de l’opérateur historique ces responsabilités incombent dorénavant à Chorus.

Pour financer le projet l’Etat a modifié les conditions de prélèvement de l’obligation de service universel ; celles-ci alimentent désormais un fonds national sur 5 ans de $NZ300M (€190M). Les $NZ60M que les opérateurs payaient chaque année à Telecom NZ en fonction de leurs parts de marché pour compenser l’opérateur historique pour son obligation de service universel (Telecom NZ se payant elle-même pour sa part) seront maintenant versés directement à l’Etat.  L’obligation de service universel est maintenue, mais l’opérateur historique doit dorénavant couvrir lui-même les frais de ce service.

Le Gouvernement néo-zélandais travaille-t-il également les dimensions services ?

Ayant mis en place de cadre financier et juridique pour stimuler l’offre fibre, le gouvernement néo-zélandais se penche en effet maintenant sur les aspects liés à la demande. Un plan d’action portant sur cinq grands axes – éducation, santé, gouvernement, entreprises et développement communautaire – est actuellement en phase de promulgation. Il comporte des initiatives telles que la création d’un réseau national de ressources pour l’éducation, le partage en ligne de tous les dossiers médicaux des patients, et le renforcement du portail unique du gouvernement.

Cependant, la demande pour le très haut débit pourrait être freinée par deux particularités du marché néo-zélandais. D’abord la plupart de forfaits haut débit comporte des limites mensuelles de data pour l’utilisation d’Internet (par exemple 30MB par mois). En effet, vu l’éloignement de la Nouvelle-Zélande de la plupart des serveurs fournissant le contenu de l’Internet, les FAI doivent acheter de la capacité sur la seule câble sous-marine reliant la Nouvelle-Zélande au monde, et répercutent ce coût sur les utilisateurs soit sous forme de limites de data, soit sous forme de prix élevés pour des forfaits illimités.   L’absence de véritables offres triple play, en raison du manque de contenu télévision à la disposition des fournisseurs d’accès à l’Internet (les droits de diffusion restant dans l’immédiat avec SKY), pénalisent aussi le marché.

Pour en savoir plus, deux sites sont recommandées : www.broadband.govt.nz (portail du gouvernement néo-zélandais pour tous ses projets très haut débit) et www.crownfibre.govt.nz pour en savoir plus sur le montage du projet UFB et son déroulement.

Mini bio : Paul Leslie est né à Palmerston North, dans l’île du Nord de la Nouvelle-Zélande où il a fait des études de sciences économiques et langues étrangères (français, japonais) à l’Université Massey.  Passionné surtout par la langue et la culture françaises il part en France en 1991 pour y passer 10 ans, d’abord dans l’enseignement et ensuite dans le tourisme, s’occupant de la promotion de la ville de Dijon sur les marchés étrangers. Il retourne en Nouvelle-Zélande en 2001 et prend la direction marketing et communication de l’agence nationale pour la protection du patrimoine.  En 2006 il rejoint l’opérateur de télécommunications historique Telecom New Zealand où il est chargé des relations avec les collectivités locales sur l’ensemble du territoire néo-zélandais.