Ruralitic, première journée, premiers enseignements

La première journée de Ruralitic se termine. Elle a été dense, intéressante et pleine de rencontres. Plus d’une dizaine d’heures d’interviews, de conférences et d’ateliers à mettre en ligne pour les faire partager et poursuivre les débats. Beau succès donc, même si, comme toujours, on aimerait des interventions encore plus opérationnelles,  plus à même de mettre en évidence les vrais enjeux, les blocages ou les pistes à explorer. La vie classique de ce genre d’événements. Pour nombre d’entre-nous je crois, une impression se dégage pourtant déjà ; elle pourrait bien marquer la plus grande des réussites de Ruralitic si elle se confirmait dans les semaines ou les mois à venir. Cette impression se construit à la convergence de deux constats.

Un appel pour replacer les collectivités territoriales au cœur de l’aménagement numérique.

Le premier tient à la position de plus en plus affirmée des collectivités territoriales, notamment de celles qui sont maîtres d’ouvrage de Réseaux d’Initiatives Publiques. Celles-ci affirment le caractère au mieux inachevé du cadre réglementaire national en matière de Très Haut Débit. La conférence de presse animée notamment par Alain LAGARDE, Président de Dorsal, le Sénateur Philippe LEROY de Moselle, et Fabien BAZIN, Président de NIVERLAN, aura à ce titre sans doute marquée un tournant. Elle sera mise ici en ligne sous peu. Sept collectivités (ADN, SIPPEREC, Manche Numérique, Conseil général de Moselle, Dorsal, Niverlan et Syane) ont à cette occasion lancé un appel à la mobilisation générale pour le Ftth Rural. Par-delà les positions partisanes, elles affirment que la France est en train de manquer le virage du numérique et exigent que l’on replace les collectivités territoriales au cœur de l’aménagement numérique. Elles signalent à nouveau les insuffisances en matière de péréquation et l’absence d’engagements conventionnels des opérateurs lors de leurs manifestations d’intérêt. Elles demandent un vrai statut d’opérateur d’opérateurs pour les Collectivités territoriales et annoncent un débat public à ce sujet en Octobre 2011 au Sénat ainsi qu’une proposition de loi d’origine parlementaire d’ici la fin de l’année. Elles entendent enfin interroger la Commission Européenne sur la position de la France.

Après de premiers éclats de voix, notamment sur l’impulsion de l’Avicca, Ruraltic 2011 affirme donc une montée en organisation des collectivités territoriales face aux insuffisances manifestes du cadre réglementaire français. C’est sans nul doute une avancée d’intérêt général pour aller plus vite et pour tous.

Le rôle des manifestations comme RURALITIC

Un second constat sera pour moi, aussi, l’un des enseignements les plus riches de promesses pour l’avenir. Les manifestations comme RURALITIC se transforment de plus en plus en véritables moments non pas seulement de débats mais aussi, et surtout, d’organisations collectives. Ce type d’événement a certes toujours été un lieu de réseautage. Deviendrait-il autant de plateformes de lancements d’actions collectives à même de changer ou de réguler ce qui doit l’être. L’interview de Serge Pillicer, organisateur de RURALITIC, qui sera rapidement publiée ici, le laisse entendre. Cette première journée le confirme. C’est encourageant et augure peut-être de formats renouvelés de ces conférences . RURALITIC sera-t-elle avec d’autres à l’avant garde de ces manifestations 2.0 ? C’est tout le mal que je souhaite à ces organisateurs. A suivre demain.

Un tour de France pour en revenir à l’essence de la technique – tribune estivale.

Avec cet été finissant, revient le temps des universités, d’été d’abord, de saisons différentes ensuite. Je pars ainsi faire un quasi tour de France de conférences,  de réunions et de rendez-vous pour poursuivre l’exploration de ces relations complexes qui unissent ou opposent territoires et numériques. Ce sera une nouvelle occasion d’apprendre en tentant d’expliquer. Je remercie donc les organisateurs qui m’ont invité. Mais par-delà la richesse de ces moments, par-delà aussi la diversité de ces manifestations, une chose me frappe. Toutes finalement s’interrogent sur comment consolider ou comment inventer de nouveaux moyens d’actions ou d’organisations. Toutes cherchent, dans les relations entre numériques et territoires, cette plus-value d’âmes, d’organisations et de ressources vers plus de solidarité, plus de justice sociale et plus d’efficacité. Quelques exemples.

L’Université Européenne de l’Engagement, qui se tient à Lyon les 23, 24 et 25 août, s’interroge sur « Retrouver la capacité d’agir ». Elle a par exemple invité Jacques Donzelot, de Paris X, à présenter ses travaux sur l’empowerment, ces processus qui visent à augmenter les capacités sociales, économiques, politiques d’individus ou de groupes sociaux. Elle me demande d’aborder une problématique similaire via les prismes du numérique dans la proximité et les territoires.

RURALTIC, à Aurillac les 31 août et 1er septembre, surfe sur une vague voisine. Nous y seront nombreux je crois à parler de la vraie fracture numérique. Non pas celle des infrastructures, pourtant évidentes dans les zones blanches et grises, mais celle de l’incapacité à accéder à des services. Une incapacité  qui relègue trop d’entres-nous au rang quasiment de sous-citoyens auxquels, faute de décisions numériques, on renie le droit de vivre dans notre double monde contemporain actuel, physique et virtuel. Nous serons de même nombreux à penser que c’est aussi dans le rural que ces inventions orientées services peuvent réussir au profit ensuite de tous. La plénière du 1er septembre sur TIC et polémiques permettra j’espère d’évoquer ce sujet.

Et, dans des contextes différents, ce sont aussi je crois ces interrogations qui animent plusieurs réflexions en cours dans des Réseaux d’Initiatives Publiques ou chez des FAI que cette tournée d’été permettra de voir ou de revoir. On sent bien en effet de quelles manières ils sont nombreux à chercher plus de sens dans l’action numérique locale. On sent bien par exemple à quel point la logique infrastructures, trop exclusive dans l’établissement des Schémas Directeurs d’Aménagement Numérique des Territoires, gagnerait à être doublée d’une vraie planification orientée services publics ou d’hyper-proximité. On sent bien aussi à quel point des opérateurs Telecom « de proximité » sont menacés, si ce n’est de disparition, mais de perte d’intérêt, et donc de rentabilité, en ne trouvant pas des modèles de services par-delà l’omnipotence du triple play.

Cette quête de sens annonce-t-elle la maturité de la socio-économie numérique dans notre pays ? Je n’en sais rien. Mais ces convergences prouvent en tout cas que désormais il faut en revenir à l’essence de la technique au détriment des discussions technicistes de plombiers telecom, même s’ils ont souvent bien des talents. Nombre de futurs emplois et ressources sont à cette condition. Je suis ainsi de plus en plus persuadé que l’entrée exclusive par les infrastructures est un piège qui nous mènera par des chemins inefficaces mâtinés de dogmes dont l’actualité démontre plus que jamais, depuis quelques semaines, les errements. 2012 ne sera peut-être pas une année d’intenses décisions politiques nationales en matière de THD. Mais, en ces temps pré-électoraux, ce sera en revanche un temps de débats. Prenons donc le temps de nous interroger sur la société que nous voulons à l’ère du numérique et sur les modalités d’actions pour la stimuler.

Programme national très haut débit. L’Etat précise quelques-unes de ses positions.

Pour rappel, en février 2010, le Président de la République a annoncé qu’il voulait que la totalité des ménages français disposent d’un accès internet à très haut débit en 2025 (70 % d’entre eux dès 2020). En juin 2010, pour parvenir à relever ce défi et à tirer pleinement parti du potentiel de l’économie numérique, le Gouvernement a lancé le programme national « très haut débit ». Ce dernier s’appuie sur une enveloppe de deux milliards d’euros issu du volet numérique des investissements d’avenir. Deux informations récentes précisent le caractère opérationnel de ce plan.

450 euros de soutien public par prise

Le gouvernement a tout d’abord annoncé le 27 juillet 2011 le lancement du guichet de soutien aux projets des collectivités locales. Ce guichet sera abondé par un budget de 900 millions d’euros destiné à cofinancer le déploiement des réseaux internet à très haut débit dans les zones les moins denses du territoire. Bonne nouvelle, l’Etat a revu sa copie ! L’aide maximale apportée aux collectivités territoriales qui veulent bénéficier de ces financements sera ainsi relevée dans les territoires les plus ruraux à 450 euros par ligne au lieu de 350 euros précédemment. Le montant de cette aide sera en outre doublé pour le raccordement des entreprises et triplé pour les bâtiments prioritaires d’enseignement et de santé. Ce serait ainsi entre 1,5 et 2,5 millions de prises qui pourraient être financées. Même si on est donc très loin de pouvoir raccorder 100% des habitants des zones grises ou blanches de notre pays, le relèvement de ce plafond parait être une excellente nouvelle. Elle semblerait permettre, si le FANT était enfin durablement abondé, de rentabiliser ce type de chantier THD.

Dans l’essentiel des projets en zones grises ou blanches, dans le cadre d’un projet public de déploiement mutualisé à une échelle intercommunale ou départementale, le coût moyen unitaire des prises semble en effet pouvoir être tenue à moins de 1200 euros par prise. Avec quelques décisions “locales” de bon sens (pose de fourreaux de réserve, co-déploiements, réalisation de travaux de VRD par des propriétaires, accords avec des opérateurs d’immeubles élargis, plate-forme de E-services publics locaux associés…), les expériences de terrain montrent que l’on parvient à faire sensiblement baisser ce coût moyen. Or, les plans d’affaire réalisés, qu tiennent compte de l’appétence vérifiée des habitants de zones blanches pour des solutions web performantes, montrent schématiquement qu’avec un soutien public de 30 à 40% par prise, la rentabilité du projet est tout à fait possible. On serait donc dans ce schéma. En avant donc ?

Des soutiens financiers toujours subordonnés aux décisions avec les opérateurs

Ce n’est pas si simple. La circulaire du 16 août 2011 relative à la mise en œuvre du programme national très haut débit et de la politique d’aménagement numérique du territoire donne quelques précisions sur les modalités d’éligibilité et d’instruction des projets des collectivités territoriales. Et là, force est de constater que le flou reste la couleur dominante.

Premier point. L’éligibilité des projets des collectivités territoriales demeure subordonnée à la réalisation de schémas directeurs territoriaux d’aménagement numérique départementaux. 80% des départements auraient lancé ou validé un tel schéma. Même si l’on peut toujours regretter la dimension strictement infrastructures de ces documents, au détriment de tout plan E-services publics locaux qui constituent pourtant l’essence même du web et l’une des raisons d’être de ces réseaux, cette volonté de planification paraît justifiée.

Second point. Les projets publics restent subordonnés aux intentions d’investissement des opérateurs privés. Celles-ci pourraient même « légitimement conduire certains territoires à actualiser leurs schémas directeurs en s’appuyant sur une concertation locale avec les opérateurs. » Le succès de la mise en œuvre du programme repose ainsi à la fois sur l’Etat, garant de la cohérence et de la bonne couverture de tous les territoires, sur les collectivités territoriales qui interviendront en maîtrise d’ouvrage soutenues par l’Etat pour pallier 
l’absence d’investissement privé dans certains territoires et donc, avant tout, sur les opérateurs, qui ont manifesté l’intention d’investir dans les principales agglomérations pour couvrir 57 % des ménages 
au plus tard en 2020.

Pour tenter de concilier les positions des uns et des autres, des commissions consultatives régionales pour l’aménagement numérique des territoires sont créées. Elles associeront les opérateurs de communications électroniques, l’Etat et les Collectivités ainsi que les organismes concernés, la CDC ou l’ARCEP par exemple. Ces commissions auront pour objet de favoriser la qualité du dialogue entre les opérateurs privés et publics et de suivre la bonne réalisation des engagements de chacun. « Il s’agit ainsi de permettre aux opérateurs de confirmer et de préciser leurs intentions de déploiement afin d’en vérifier la cohérence et la crédibilité et d’assurer une concertation entre opérateurs et collectivités afin de bien délimiter les aires d’intervention de chacun. » L’avenir dira de quelles manières ces Commissions avanceront et quelles seront leurs véritables valeurs ajoutées… D’évidence pourtant, il faudra encore plusieurs circulaires pour mettre en place un cadre vraiment opérationnel.

Un cadre déterminé par les opérateurs mais qui ne les engagent pas !

Un exemple. La circulaire ne précise toujours pas le cadre de type contractuel qui s’imposera aux opérateurs privés pour inscrire leurs engagements de déploiement dans le marbre de documents conventionnels. On reste donc encore dans une situation à bien des égards paradoxale. D’un côté, les manifestations d’intérêt des opérateurs, précisées dans un calendrier inconnu à travers ces commissions régionales de concertation, ne semblent pas à ce jour les engager contractuellement alors que, pourtant, d’un autre côté, ces manifestations d’intérêt gèlent les projets des collectivités territoriales. Étrange manière de tenter d’opérationnaliser ce qui est présenté, à juste titre, par le Président de la République comme l’une des priorités nationales.

Je fais le pari que les prochains débats à ce sujet, à RURALTIC par exemple dés la fin de ce mois, seront vifs et sincères… On rappelera àc e sujet par exemple cet article. Rendez-vous donc à Aurillac les 31 août et 1er septembre. Je tenterai d’inscrire dans le marbre vidéo l’essence de ce qui sera dit.

Les hyper-proximités à inventer ?

A l’évidence, l’une des finalités au principe des interventions numériques territoriales consiste à imaginer et à organiser la vie dans les espaces hyper-connectés de demain. Entre hyper-individualisation et hyper-communion, nombreux sont ceux qui cherchent à inventer le vivre ensemble de demain. Or, ce chantier reste sans doute insuffisamment abordé aujourd’hui par les politiques publiques. Dans le domaine du développement numérique territorial par exemple, le champs de Numericuss, on discourt technique, on débat textes réglementaires, on parle SDAN et investissements… Mais, dans cet univers technique, n’oublierait-t-on pas parfois l’essence de cette technique, ce à quoi elle sert, ses valeurs ajoutées. Le réseau ne constitue pourtant qu’un moyen. Je crois en effet que le Web relève d’abord de la gestion de la cité. Je suis même persuadé qu’il constitue même une forme particulière d’espace public et l’une des modalités émergentes de management de cet espace public.

Le web ou une nouvelle dimension de l’espace public

Comme les autres types d’espaces publics, le web fonctionne en effet comme un ensemble de « lieux » de passage, de rassemblement, d’oppositions ou de dialogue à l’usage de tous, entreprises, associations comme citoyens. Il se révèle d’ailleurs particulièrement actif dans des formes de « proximité » étendues, interactives, augmentées, réinventées, voire instrumentalisées, qui se matérialisent par exemple dans les solutions, les jeux, les applications, les outils ou les pratiques « à dimensions géographiques » qui composent une partie du web 2.0 et de l’Internet à venir. Je vais donc consacrer plus de temps à ces domaines.

Immoricuss

Cela passe, tout d’abord, par le lancement d’Immoricuss, un site qui cherche à rendre partiellement compte de ce qui se dit, s’écrit, se discute dans les domaines de l’immobilier numérique, de la domotique, des proximités augmentées et plus largement de “l’habiter” compris comme l’ensemble des manières de vivre et d’être dans les villes, les villages et les lieux. Immoricuss prendra progressivement plus d’ampleur, peut-être une autre forme, pour participer de la diffusion des bonnes (et moins bonnes) idées et pratiques dans ces domaines. Il est ouvert à vos idées.

Dans ce champs, je vous invite d’ailleurs à visionner, où à revisionner, ces trois interviews réalisés par Culturemobile au début 2011. Xavier Boissarie, Julien Aubert et Nathalie Paquet y parlent de leurs réflexions dans ces domaines. Tous trois confirment de quelles manières finalement le “numérique” permet aussi de nouveaux parcours territoriaux, la découverte des lieux inédits, des interactions fertiles par le jeu ou, plus largement, la proposition de nouveaux sens.

D’autres initiatives viendront ensuite donner plus de corps à ce chantier de l’hyper-proximités. Des travaux sont en cours dans le domaine des services notamment. Tout y reste pratiquement à organiser vous ne trouvez pas ? Comme toujours, à suivre donc…

Arrêt du réseau cuivre : l’Australie persiste et signe !

L’Australie avance dans la voie de son modèle Très Haut Débit et confirme ses décisions de 2010 notamment qui consistaient à dissocier la gestion de ses infrastructures et la partie services. Après de longs moins de bras de fer, le gouvernement australien avait en effet, voici quelques mois, créé la surprise en annonçant le lancement d’un réseau national financé uniquement sur fonds public. Un modèle original et une décision qui intervenait après de dures négociations entre les pouvoirs publics et des opérateurs télécoms nationaux incapables de se mettre d’accord pour déployer un réseau national face, notamment, aux obstructions déployées par Telstra. Un opérateur historique qui entretenait d’ailleurs semble-t-il, de longue date, des relations difficiles avec l’Etat australien… Lire la suite